L'écume des premiers jours

Le réseau fluvial fait peau neuve avec le lancement par TBM du Bato. Mais avec ses horaires en flux tendu et la mise à l'écart d'habitués, la nouvelle offre fait des débuts poussifs.

ll faut faire le tour de l’imposant bâtiment de la Cité du Vin pour pouvoir trouver l’accès au ponton d’embarcation des navettes fluviales de TBM. Une porte grillagée barre l’accès aux quais. On pourrait croire de loin qu’il s’agit de l’entrée d’un chantier interdit au public, mais les inscriptions sur l'abri et la grille ne laissent aucun doute : c'est bien ici qu'il faut attendre le bateau.

À l’heure de passage indiquée, une silhouette encapuchonnée remonte la passerelle pour ouvrir la porte. Marion, matelote, s'exclame : « Nos deux premiers passagers de l'après-midi ». Il est 14 heures passées. « Bienvenue sur la ligne coupée du monde ! » lance de loin le capitaine Etienne Ringeard.

© Maël Bréhonnet

© Maël Bréhonnet

Étienne et sa matelote Marion assurent ce jour-là la navigation sur la ligne qui relie La Cité du Vin à Lormont Bas. Sur chaque navette, l’équipage se compose à minima d’un capitaine et d’un matelot, ou aide de pont. Marion s’assure de l’amarrage du bateau, puis elle remonte la rampe du quai avant d’aller chercher les passagers de la traversée. De son côté, Étienne attend dans la navette, prêt à accueillir les passagers.

Une fois à bord, les deux marins rejoignent la timonerie jusqu’au prochain arrêt, où il recommence le processus.

© Nathan Clergue

© Nathan Clergue

Une offre horaire élargie

Face à une augmentation de fréquentation de la ligne, l’ancien réseau « Batcub » s’est transformé en « Bato » et a vu son tracé modifié le 9 novembre 2024. Au lieu d’une seule ligne reliant la berge de Lormont aux Quinconces et à la place Stalingrad, les bateaux assurent la traversée de la Garonne sur trois lignes différentes.

Une nouvelle ligne est déployée entre la Benauge et Bègles. Le premier tracé historique se retrouve, lui, coupé en deux.

L'ancienne offre BatCub reliait Stalingrad à Lormont Bas

L'ancienne offre BatCub reliait Stalingrad à Lormont Bas

La nouvelle offre Bato propose trois lignes, dont la nouvelle section Benauge-Bègles

La nouvelle offre Bato propose trois lignes, dont la nouvelle section Benauge-Bègles

Nouvelles lignes, nouveaux personnels, nouveaux navires

Les deux marins ont rejoint TBM il y a moins d’un an. Pour Étienne, c’était l’occasion d’obtenir une certaine stabilité, et de se consacrer pleinement à sa vie de famille « J’étais dans la voile toute ma vie. Mais j’ai voulu me sédentariser. Un cabinet de recrutement est venu me débaucher. Je suis là depuis février dernier », confie-t-il la barre à la main. Avec la mise en place du nouveau réseau fluvial, Keolis, sous-traitant de TBM, recrute aussi Marion en septembre. Après dix ans à travailler dans le prêt-à-porter de luxe, La Rochelaise quitte son poste pour rejoindre le marron de la Garonne bordelaise. « Je ne tenais plus en place, j’ai eu envie de changer et de travailler à l’air ».

Marion emprunte le ponton de l'arrêt Cité du Vin tous les jours pour aller chercher les passagers. ©Maël Bréhonnet

Marion emprunte le ponton de l'arrêt Cité du Vin tous les jours pour aller chercher les passagers. ©Maël Bréhonnet

En plus des nouveaux marins, TBM a investi dans la construction de deux nouveaux navires. La Linotte et la Sitelle,  deux nouveaux navires mis à l’eau en mai dernier, on fait passer le parc de trois à cinq bateaux. En 2025, l’arrivée de deux nouveaux navires fera passer ce nombre à sept.

De nouveaux horaires toujours en rodages

Ce changement de ligne s'accompagne de nouveaux horaires. Les passagers pouvaient faire les traversées entre 7h et 19h30 auparavant. Les derniers départs ont maintenant lieu à 21h30. En plus des plages horaires élargies de traversées élargies, les horaires de passages ont été changés.

Etienne Ringeard, capitaine pour TBM, sur la ligne Lormont-Cité du Vin. © Nathan Clergue

Etienne Ringeard, capitaine pour TBM, sur la ligne Lormont-Cité du Vin. © Nathan Clergue

« Il y a eu des marches à blanc mi-octobre pour tester les nouveaux horaires », explique Marion, assise sur les bancs vides du navire, ouvrant une boîte contenant son repas. Les marches à blanc, ce sont des tests ad hoc, qui permettent de calculer le temps nécessaire à l'équipage pour chaque traversée et de s’en servir comme base pour établir les nouvelles tranches horaires. Le temps de référence pour chaque arrêt est de trois minutes.

En plein milieu de l'après-midi, les sièges sont vides. ©Nathan Clergue

En plein milieu de l'après-midi, les sièges sont vides. ©Nathan Clergue

Mais en réalité, le bateau est dépendant de l’affluence sur le ponton. « Le week-end, il y a parfois cent personnes qui font la queue, ce qui nous retarde », constate Marion. Un retard qui peut s’accumuler et conduire l’équipage à sauter un arrêt pour rattraper le temps perdu. « On a fait remonter ces difficultés à la direction, mais pour l’instant on garde les mêmes horaires », explique Marion.

Keolis nous a alertés sur les [...] services qui finissent par sauter parce qu’on a pris trop de retard
Céline Mordacq, chargée du suivi d’exploitation des transports pour Bordeaux Métropole

Interrogée sur ces problèmes d’horaires, Céline Mordacq, chargée du suivi d’exploitation des transports pour Bordeaux Métropole, ne semble pas surprise : « Effectivement, Keolis nous a alertés sur les temps de parcours qu’ils n’arrivaient pas à tenir sur la liaison centrale, où nous avons même des services qui finissent par sauter parce qu’on a pris trop de retard. Nous sommes en train de travailler avec eux sur une amélioration des temps pour les manœuvres aux pontons ».

© Nathan Clergue

© Nathan Clergue

« C’est un peu compliqué pour les gens »
Étienne Raingeard, capitaine pour TBM

Étienne Raingeard fait le bilan de ces premières semaines coupées du reste des anciens arrêts. « Si la ligne est vide, c’est parce qu’il y a une perte de clientèle, qui est due au fait que les lignes ne soient plus les mêmes, et qu’avant que la clientèle revienne, elle va devoir s’habiter à ces nouvelles lignes. Pendant un temps, les lignes seront à vide. »

Cette baisse de fréquentation se ressent particulièrement sur la ligne une, reliant Lormont et la Cité du Vin. La ligne permet de traverser la Garonne depuis Lormont, mais oblige les usagers à prendre le tram pour rejoindre le centre de Bordeaux. « C’est un peu compliqué pour les gens, c’est ce qu’ils nous ont dit » témoigne Étienne.

© Nathan Clergue

© Nathan Clergue

Marion et Étienne quittent une nouvelle fois le quai avec le bateau vide. Entre treize heures et quinze heures, aucun passager n’est monté sur la navette. © Nathan Clergue

Marion et Étienne quittent une nouvelle fois le quai avec le bateau vide. Entre treize heures et quinze heures, aucun passager n’est monté sur la navette. © Nathan Clergue

Une phase transitoire avant l’aménagement complet du réseau

La ligne 1 ne fera pas un arrêt de plus, mais va être relocalisée. Elle relira Lormont-Bas au nouveau ponton à Bacalan. L’objectif est de rendre plus rapide la traversée et ainsi de parcourir une distance plus courte. La fréquence de passage sera aussi plus importante. Il faudra cependant toujours rallier le tram pour se rendre dans le centre de la ville.

Interrogée sur ce point, Céline Mordacq s’explique : « Nous avons fait des comparatifs de temps de parcours entre le trajet tout en bateau et celui avec une correspondance de tram.  Les temps de parcours étaient légèrement favorables au trajet avec le tram. »

Outre le ponton de Bacalan, 6 autres pontons seront livrés en 2025. La ligne 2 récupérera l'arrêt Cité du Vin et les nouveaux pontons Brazza, en dessous du pont Chaban-Delmas, et Saint-Michel. Sur la ligne 3, les nouveaux pontons Méca, Arena, Bouliac et Belvédère accroîtront l’offre. Mais si certaines livraisons sont toujours dans les temps, certains pontons arriveront plus tard.

« On a des délais d'études environnementales qui ont pris du temps au niveau de la métropole. On est plutôt sur des échéances 2027-2028. »

Les usagers bordelais devront donc encore attendre quelques années pour voir la version finale de leur réseau de transport fluvial.