Sur les pas d’Antonio Tabucchi à Porto
La ville est le décor du livre La tête perdue de Damasceno Monteiro d’Antonio Tabucchi, publié en 1997. Inspiré d'un fait divers, ce thriller nous transporte au cœur d'un mystère dans une cité sombre et sans touristes. Promenade sur les traces des lieux du polar pour découvrir leurs transformations.
« Bon dieu ! Comment peut-on prétendre ne pas aimer une ville alors qu'on ne la connaît pas bien ? », s'exclame Firmino, jeune journaliste lisboète et personnage principal de la fiction. Il débarque à Porto pour enquêter sur l'énimagtique meurtre de Damasceno Monteiro, un fils de vannier employé dans l'une des plus grandes entreprises de la ville. Nous sommes à la fin des années 1990. Le cadavre de l’homme a été retrouvé décapité dans le parc municipal (parque da Cidade), d'où le titre du roman La tête perdue de Damasceno Monteiro.
L'écrivain Antonio Tabucchi (1943-2012) s'est inspiré de l'assassinat de Carlos Rosa en 1996, un jeune homme de 25 ans qui souffrait de toxicomanie. Il a été tué d'une balle dans la tête dans un commissariat près de Lisbonne. Son cou a ensuite été tranché pour cacher la preuve de l'homicide. Le fait-divers a choqué le pays car les coupables sont des policiers.
Le romancier italien est un fin connaisseur du Portugal. Traducteur de Fernando Pessoa, il a vécu une grande partie de sa vie à Lisbonne où il a dirigé l’Institut culturel italien.
« Je ne reconnais pas le Porto d'aujourd'hui dans le roman »
Coïncidence tragique, un autre meurtre similaire a eu lieu ce mois-ci à Aveira près de la capitale. « Cet assassinat est sans doute lié à un trafic de stupéfiants. J'ai tout de suite pensé à Damasceno Monteiro », se souvient Paolo Andreoni, professeur d’italien à l’association socio-culturelle italienne du Portugal Dante Alighieri (ASCIP). Il a lu l’intégralité de l'œuvre d’Antonio Tabucchi, et a posé ses valises depuis 2016 à Porto.
« Je ne reconnais pas la ville d'aujourd'hui dans le roman », assure ce Portuan d'adoption de façon catégorique. « Prenons la Rua das Flores, à deux pas de l’ASCIP », cite-t-il en exemple, « c’est toujours l’une des rues les plus chères de Porto, mais elle a totalement changé. »
Rua das Flores
L’avocat Loton, le deuxième protagoniste principal du roman, y réside. Ce magistrat est inspiré du juriste italien Antonio Cassese, à qui Antonio Tabucchi dédicace l'ouvrage. Loton va aider Firmino à retrouver l’assassin. La Rua das Flores est décrite comme « une belle rue, à la fois élégante et populaire. La touche populaire étant donnée par les bordures de fenêtres fleuries de géranium qui étaient peut-être à l’origine de la dénomination de la rue, et l’élégance par les bijouteries aux très riches vitrines. »
Aujourd'hui, la rue compte toujours ces boutiques de luxe. Sous les plantes des balcons, des affiches avec l’inscription « Não matem o AL » (Ne tuer pas le l’hébergement local) ont fleuri. Cette campagne menée par l'association Associação do Alojamento Local em Portugal s’oppose à des projets de lois destinés à restreindre le nombre d'Airbnb. Au rez-de-chaussée des immeubles de la rue, plusieurs magasins de souvenirs voisinent des hôtels quatre étoiles. Des musicien·nes viennent y chanter, comptant sur la générosité de la foule de touristes pour gagner un peu d’argent.
Rua dos Canastreiros dans la Ribeira
À l’inverse du riche avocat Loton, Damasceno Monteiro est originaire de l’un des anciens quartiers les plus pauvres de la ville : la Ribeira. Avant 2001, il était considéré comme malfamé. Ses ruelles étroites et sombres donnent encore une impression d’enfermement. Les habitations, dont les étages dépareillés ont été construits et empilés au fil du temps, renforcent ce sentiment.
Ce quartier qui donne sur les quais du Douro s’est depuis considérablement gentrifié. Les touristes s’y pressent désormais pour se loger, se rassasier dans des restaurants et avoir l’illusion de découvrir le caractère le plus authentique de Porto.
Le chef-lieu du nord du pays décrit par Antonio Tabucchi dans son roman est loin de refléter son image actuelle. Le livre a été publié en 1997, avant que les compagnies aériennes à bas prix débarquent. Les rues de Flores et de Canastreiros sont désormais inondées par des marées de vacancier·ères. Et la Ribeira n'est plus un quartier populaire. Porto a entamé sa transformation à partir de 2001, seulement quatre ans après la publication du polar. Il s'agit de la date à laquelle la ville devient capitale européenne de la culture.
Le café universitaire Ancora d’Ouro
Situé juste à côté de la Faculté, l'ancien café des universitaires Ancora d’Ouro (appelé aujourd’hui Piolho) fait partie désormais des lieux touristiques incontournables de Porto. Firmino y dîne plusieurs fois dans le roman et converse avec un employé. « Les cafés sont des lieux capitaux dans les fictions de Tabucchi. L’écrivain a une fascination pour les serveurs, parce qu’ils connaissent tout le monde et sont au courant de tout », analyse Paolo Andreoni.
Campement de gitan·es marginalisé
Dans le polar, le serveur du café Ancora d'Ouro fait partie d’une association qui soutient des Roms. L’auteur engagé dédie son livre non seulement à Antonio Cassese, mais aussi à un autre personnage : « Manolo Le Gitan ». C’est lui qui découvre le cadavre de Damasceno Monteiro, au tout début de l'intrigue.
« Les Tsiganes sont encore aujourd’hui marginalisés et stigmatisés au Portugal », déplore le professeur Paolo Andreoni. D’autant plus que le racisme monte avec l’extrême droite. Aux dernières élections législatives portugaises de 2022, le parti Chega, hostile à l’égard des gitan·es et des personnes Noires, est arrivé en troisième position.
Le personnage de Manolo habite près du parc da Cidade, à Matosinhos, sur « un terrain vague plein de détritus aux marges de la ville » où « la municipalité ne s’engageait aucunement à construire les infrastructures, l’eau et le gaz on n’en parlait même pas, et pour chier ils n’avaient qu’à aller dans la pinède ».
Deux décennies après la publication du roman, les conditions de vie des Roms se sont peu améliorées. Selon une étude de l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne publiée en 2022, plus de 95 % des gitan·es portugais·es vivent dans la pauvreté. 60 % d'entre eux se sentent discriminé·es.
Fontainhas
Contrairement à la Ribeira, le quartier populaire de Fontainhas n’a quasiment pas changé depuis la fin des années 1990. Firmino y déambule avec l’aide de son guide écrit par Helder Pacheco. « Il y a souvent des pérégrinations dans les romans de Tabucchi, comme dans Requiem », remarque Paolo Andreoni.
Les marchés alimentaires et aux puces dans lesquels se promène Firmino dans le huitième chapitre ont disparu. Seul le marché sur la Praça da Alegria a survécu. Il compte moins d’une vingtaine d’étals, majoritairement des bijoux et des souvenirs. Preuve peut-être que le quartier commence à attirer une clientèle touristique.
Aujourd'hui, on peut retrouver la trace de marchés disparus de Porto dans certains ouvrages.
Aujourd'hui, on peut retrouver la trace de marchés disparus de Porto dans certains ouvrages.
Une chose est sûre, Firmino commence à changer de regard sur Porto à partir de cette balade à Fontainhas. Le journaliste originaire de Lisbonne n'avait jamais mis les pieds dans la deuxième plus grande agglomération du Portugal. Tabucchi écrit : « Firmino éprouva un élan de sympathie pour cette ville à laquelle il avait longtemps ressenti, sans la connaître, une certaine méfiance. Il en conclut que nous étions tous en proie aux préjugés et que sans s’en rendre compte il avait manqué d’esprit dialectique. »
Le personnage principal Firmino se promène devant les « frontons et des chapitaux et de style ionique » de la Rua de Sao Bento da Vitoria.
Le personnage principal Firmino se promène devant les « frontons et des chapitaux et de style ionique » de la Rua de Sao Bento da Vitoria.
La rivalité entre Portuan·nes et Lisboètes est évoquée plusieurs fois au fil des pages. Mais Tabucchi en a un « regard superficiel et cliché », d'après Paolo Andreoni. « C’est un sujet de taquinerie qui subsiste encore et dont on parle seulement entre amis, sans se prendre au sérieux », assure en souriant le professeur.
Jardin Marques de Oliveira
À un peu plus de cent mètres de Fontainhas et du Largo do Padrão, se trouve le Jardin Marques de Oliveira. Firmino va y faire une rencontre déterminante pour la suite de son enquête.
Tabucchi raconte : « Firmino regarda le journal qu'il tenait bien déplié sur ses genoux. C'était l'Acontecimento, avec le gros titre de l'édition spéciale. Firmino plia cette partie du journal et ne laissa en vue que le titre. Il prit un bonbon et attendit. Il'avait aucune envie de fumer à pareille heure, mais qui sait pourquoi, il alluma une cigarette. »
Vila Nova de Gaia et le Douro
L'informateur que rejoint Firmino dans ce jardin va le conduire à Vila Nova de Gaia. « Ce n’était pas à deux pas, mais de l’autre côté de la ville, presque en dehors de Porto, Vila Nova était une petite ville autonome, avec municipalité et tout le reste », décrit Tabucchi dans le roman. Porto et Vila Nova se font face, séparées par le Douro.
Dès les premières pages du polar, le fleuve est longuement dépeint : « Au bout de la pente, le Douro brillait dans le soleil oblique à peine apparu entre les collines. Deux ou trois grandes embarcations de marchandises qui venaient de l'intérieur et se dirigeaient vers Porto avaient les voiles gonflées, elles semblaient pourtant immobiles sur le ruban du fleuve. Elles transportaient des tonneaux de vin pour les caves de la ville, Manolo le savait, un vin qui se transformeraient bientôt en bouteilles de porto et prendrait les routes du monde. »
Aujourd'hui, sur les quais du Douro, de grandes enseignes de caves de vin de porto comme Sandeman et Cruz sont encore accrochées sur les façades d'imposants bâtiments.
Le Palais de Justice et la gare
Le polar se termine dans le majestueux Palais de Justice pour le procès du coupable. Les thématiques de prédilection d’Antonio Tabucchi se réunissent dans ce décor : l’héritage du colonialisme et de la dictature de Salazar, les violences policières ou encore la défense des plus précaires de la société.
Après l’audience, Firmino prend un train à la gare, comme Antonio Tabucchi avant lui, et rentre à Lisbonne. L'écrivain surnommé « le plus portugais des italiens » y a passé une grande partie de sa vie. Avec La tête perdue de Damasceno Monteiro, il rend un vibrant hommage à la ville de Porto, ainsi qu'à ses habitants les plus - à la fois - vulnérables et courageux.
Reportage réalisé avec l'aide d'Hugo Vitorino, né dans la rue Damasceno Monteiro à Lisbonne.
