La vanlife séduit les seniors

Ils sont dans les starting blocks de la retraite et ne rêvent que de se barrer. Mais où ? La route leur portera conseil. Au parc des expositions de Bordeaux, ce samedi 8 novembre, le hall 1 s’est transformé en SPA des vans perdus. Quelques seniors envisagent l’adoption et zigzaguent entre conférences et stands, avant de s’élancer sur les routes européennes.

1. Senior en forme
cherche retraite hors norme

« Dans ma tête j’ai toujours 15 ans. » glisse Fred à demi-voix. Le bordelais de 63 ans se tourne pour pointer ce qui s'apparente à son sac à dos  : « on est revenu avec un barbecue ». Pour équiper leur van T4 acheté il y a 5 ans, le couple déambule ce matin dans les 25 500 m2 de l’exposition.

Ce que représente la “vanlife” pour eux, c’est la liberté. Chaque année, ils sillonnent la France, voyagent en fonction de la météo, vivent sans électricité et rient bien de leurs amis qui dorment à l'hôtel. Ces excursions leur valent quelques histoires cocasses. « On avançait de deux mètres en 30 minutes » raconte Cathy en riant. Embourbés dans la boue, ils ont fini par creuser eux-mêmes… avant d’appeler l’assistance. Pour l’aventure c’était partie remise , « tant qu’on a la vue sur la mer, on est heureux ».

Au milieu de l’exposition, un autre couple interpelle un exposant. Officiellement, Corine et Olivier sont venus pour des conseils. Officieusement, pour acheter un van 6 places. C’est leur grand projet de départ à la retraite. Le paysagiste et la graphiste de 58 et 63 ans connaissent la route de près. Ils ont déjà fait un peu de VTT, beaucoup de camping en famille et des milliers de kilomètres en moto, passionnément. Leur budget est de 70 000€. Comme ils aiment le dire, Corinne et Olivier « ont envie d'en croquer ».

Et pour financer leur van, les deux angevins cherchent à revendre leurs chambres d'hôtes. L’objectif : rendre visite à leurs fils, l’un en Bretagne, l’autre près de Genève. Ils se projettent aussi sur un voyage en Italie, dans les pays de l’Est ou encore en Scandinavie. Bref, ils ont envie d'en croquer.

2. « Je veux mon matelas en 140 »

Small yellow flowers growing from stone.

Avec leur van transporteur 6.1, Cécile Collet et son mari fuient leurs enfants. Du moins, c’est ce qu’elle confie sur le ton de la plaisanterie. Le couple franco-polonais se rend à l’exposition pour faire un repérage de matériel : remplacer leurs fenêtres, acheter des platines pour faire tourner les sièges et optimiser l’espace de leur van. En moyenne, ils y dorment une cinquantaine de nuits à l’année.

Bientôt retraitée, la proviseure de lycée se projette déjà. Si des amis les invitent à dîner, c’est en van qu’ils s’y rendent, pour éviter de reprendre le volant « et pouvoir picoler surtout », rit le mari. La femme de 57 ans se rappelle avec rêverie d’une nuit improbable passée avec des dizaines de chevaux dans un centre équestre. Si Cécile apprécie l’aventure, elle ne tire pourtant pas un trait sur son bien-être. La seule règle à laquelle elle ne déroge pas, c'est dormir dans « un vrai lit. Je veux mon matelas en 140 », assume- t-elle fermement.

Tristan Beillard a justement bien saisi l’enjeu des vanlife seniors : un juste milieu entre confort et aventure. Pour preuve, chaque retraité se laisse tomber sur le matelas de son stand et s’imagine déjà, pour certains, se lover sur ce large marshmallow de fibre et de mousse.

En 2012 il crée Bdreams, une literie dédiée au van aménagé grâce à ses surmatelas. Encore aujourd’hui, il ne comprend toujours pas que « les constructeurs de van n’y aient pas pensé avant ». Et depuis quelques années, il reconnaît l’essor « d’une clientèle de 70 à 80 ans. » A l’exposition, il en profite pour faire essayer sa gamme de couchages à mémoire de forme, soft ou tonique. Alors, même à midi, les visiteurs s’adonnent à cœur joie à une micro-sieste.

Au stand de literie Bdreams, dédiée aux vans aménagés.

Au stand de literie Bdreams, dédiée aux vans aménagés.

3. Comme une aiguille dans une botte de foin

Lui n’a pas une seconde de repos. Philippe Colas est introuvable. Un agent derrière le bar passe un coup de talkie et remue la tête. Pas une trace. L’organisateur de l’exposition peut se trouver à chaque corner, parmi les 87 stands qui jalonnent le hall. Un autre agent scrolle dans sa galerie et montre une photo pixelisée du quadragénaire souriant, casquette sur la tête. La chasse à l’homme est déclarée. Le pas est lent, prudent, main serrée sur le carnet, prêt à dégainer. Après plusieurs tours de hall, un homme de dos s’est joint au stand de l’accueil, une casquette noire vissée sur la tête.

Ce samedi, l’exposition a comptabilisé 5 500 entrées, se félicite l’organisateur. Il confiera plus tard qu’au total, le week-end aura rassemblé 10 000 visiteurs. Un pari réussi.

Parmi tous les billets vendus, 3 500 ont été vendus en ligne. Et parmi les acheteurs,  22% ont 55 ans et plus. Soit près d’un quart des achats sur le site.

Avec cela, Philippe voit une nouvelle tendance émerger. Celle d’une clientèle qui se tourne vers des vans de plus en plus petits.

La raison ? Un public toujours plus nomade qui cherche à « aller là où on peut difficilement se rendre ».

Dans son article Habiter comme un camping-cariste (2018), le géographe Rodolphe Dodier explique que les vanlife sont « emblématiques d’une société d’individus mobiles » : ils inventent une manière d’habiter qui ne passe plus seulement par le pavillon ou l’appartement, mais par un domicile roulant. Chez les seniors, la vanlife prolonge cette logique : la retraite ne signifie plus s’ancrer quelque part, mais multiplier les points de chute. Le fourgon devient une deuxième maison, celle qu’on déplace en fonction de la météo, des envies ou du prix de la vie locale. Une façon de garder la main sur son temps, son budget et son horizon.

4. « On fait partie du problème »

Ils vous racontent leur traversée des îles Féroé. Ou bien leur périple de trois mois en Tunisie. Eux, ne vous vendent rien à part leur histoire. Et pour les trouver, il faut aussi aller là où on peut difficilement se rendre : se frayer un passage entre les curieux immobiles, jouer des coudes, résister au charme d’un frigo à compression et contourner l’espace restauration. Leur stand trône tout au fond de l’exposition.

Depuis deux ans, Véronique et Stéphane participent à une tournée de salon vanlife et constatent une question centrale qui taraude les visiteurs seniors : que faire de leur temps maintenant qu’ils approchent de la retraite ? Pour beaucoup, c’est partir longtemps et sans programme qui les séduit. Les deux exposants prônent le « voyage lent », une traversée qui laisse place à la quête de sens et au bilan. Mais de retour en France, un autre bilan les rattrape : celui du carbone. Car si les deux vadrouilleurs limitent leur empreinte « en consommant chez le producteur local », ils n’ignorent pas l’impact écologique de la route. « On fait partie du problème », reconnaissent-ils.

Stand de Véronique et Stéphane

Stand de Véronique et Stéphane

Marc et Francine partagent le même constat. Au moins, ils auront fait une bonne affaire : leurs deux guides de voyage achetés ici leur serviront pour la suite. C’est leur première fois à une exposition vanlife et ils « en ont pris plein les yeux ! ».  Les deux montagnards se sont rendus à l’évènement pour mieux comprendre la durée idéale de leurs futurs périples, les itinéraires à prendre et les coûts à évaluer. C’est ce dernier point qui représente pour eux le nerf de la guerre. L’achat de leur premier van remonte à l’an 2000. En vingt ans à peine, ils ont vu le prix des fourgons aménagés tripler, passant de 20 000 € à plus de 60 000 € en moyenne aujourd’hui. « C’est quand même réservé à une élite », avoue Francine, pyrénéenne de 70 ans. Au stand de Véronique, ils apprennent que leurs deux mois en Islande leur ont coûté 4 000 euros.

Hundreds of small orange flowers in bloom against green grass.

Marc et Francine, palois de 67 et 70 ans.

Marc et Francine, palois de 67 et 70 ans.

Rien n’y fait : Marc reste passionné. Pour le géophysicien, ce n'est « pas le touriste lambda qui va vivre la vraie expérience ». Leur Volkswagen vrombit déjà de joie dans le garage. D’ici leur prochain voyage, il leur reste encore le hall à traverser pour sortir de l’exposition. Un dernier salut de loin. Et cette phrase qui résonne, comme un dessin sur une vitre embuée : « On bouge tant qu’on peut. »