Open Mic pour
les comedy clubs bordelais

François, le co-fondateur du Wash Comedy Club. © Axelle Verlot @verlot_

François, le co-fondateur du Wash Comedy Club. © Axelle Verlot @verlot_

A deux pas du tram Porte de Bourgogne, le Wash Comedy Club a ouvert en septembre. C’est le cinquième en 2025. Une tendance qui se dessine depuis le Covid. Sans trop plein : chaque comedy club trouve sa place face à une demande toujours plus forte venue du public et des comédiens.

Sur un fond de Central Cee, un jeune homme lance sa machine à laver tandis qu’un couple commande leur pinte. Au bout de la laverie-bar, un rideau avec François, le co-fondateur du Wash Comedy Club, qui joue le videur. Derrière le rideau, c’est une toute autre ambiance. Une petite scène en plancher bois occupe le centre, bordé d’un tapis rond gris et d’un tabouret.

Devant le patchwork vintage composé par la quinzaine de chaises dépareillées et les quatre bancs, Esteban, en tant que chauffeur de salle, monte sur scène. Il s’empare du micro et clame “qui n’est jamais venu dans un comedy club ?” Le public doit répondre par applaudissement. Le résultat est sans appel : un fracas de main s’élève. Une quarantaine de personnes sur cinquante applaudissent.

C’est le cas de Céline, trentenaire et bagagiste à l’aéroport de Bordeaux venue fêter son anniversaire avec ses collègues au Wash Comedy Club : “on s'est dit que c’était accessible et ça nous permet de nous retrouver tous ensemble un lundi soir.” Pour Charles, étudiant en école de commerce qui vient d'emménager à Bordeaux avec sa copine Elisa, étudiante en mode, c’est aussi leur baptême du comedy club.

Alors, pour tous ses nouveaux, Esteban, casquette vissée et pull en maille bleu, fait le point sur le règlement : “Au Wash, il y a deux règles : l’écoute et la bienveillance. Et, si vous ne rigolez pas, remettez-vous en question."

Lundi soir, une cinquantaine de personne est venu assister au spectacle de stand up du Wash Bar © Ines Carissimi

Lundi soir, une cinquantaine de personne est venu assister au spectacle de stand up du Wash Bar © Ines Carissimi

© Ines Carissimi

© Ines Carissimi

© Ines Carissimi

© Ines Carissimi

Cinq nouveaux comedy clubs en 2025

En 2025, le Wash Comedy Club ne fait pas exception. Le club de cette laverie près des quais a ouvert depuis septembre et fait salle comble tous les lundis. Quatre autres clubs ont ouvert cette année dans le dédale bordelais.

Bleu : ouverture avant 2020 Rouge : ouverture après 2020 Violet : ouverture en 2025

Avant 2013, il n’y avait aucun comedy club à Bordeaux. Une poignée d’humoristes du coin, lassés d’être contraints de monter à Paris pour jouer, ont lancé le Gavé Comedy Club. “Le Gavé Stylé est d’abord né d’une demande des comédiens et c’est ensuite devenu une demande du public. Tous les comédiens veulent avoir leur lieu”, nous explique François, co-fondateur du Gavé Stylé. 

La plupart des comedy clubs sont ainsi créés puis gérés par des humoristes, à l’image d'un autre François et d’Esteban, qui ont monté le Wash Comedy Club en septembre dernier : “On a voulu créer notre lieu pour pouvoir jouer”.  

“Au Wash, on est une scène de confirmés mais on laisse des cinq minutes pour les débutants”, explique François en rangeant ses câbles. En général, les open mic sont ouverts à tous, et les plateaux programmés aux confirmés. Ce soir-là, Marine, encore novice, a pu faire ses cinq minutes mais n’a pas été payée. 

La scène bordelaise en quelques chiffres

56

Comédiens récurrents

15

Professionnels qui en vivent

26,5

Leur âge moyen

© Inès Carissimi

© Inès Carissimi

Esteban, défenseur du stand up populaire

Humoriste cinq jours par semaine et éducateur spécialisé le reste du temps, Esteban n'hésite pas à glisser des références à son travail pendant ses sketchs : “les Brandon, les Kevin et les Dylan, c’est mon domaine”. Il vient du théâtre d’impro, mais depuis deux ans, il a lâché cette pratique plus élitiste pour le stand up. A terme, il aimerait que cet art “populaire”, comme il le dit, soit son travail à plein temps.

© Axelle Verlot @verlot_

© Axelle Verlot @verlot_

Marine, le stand-up de la vie banale

Monitrice éducatrice de formation, cela fait six ans que le stand up lui trotte dans la tête. 2020 : le confinement, elle se met à écrire plein de “trucs”. 2023 : elle tape sur Google “école d’humour à Bordeaux” et entre dans l’école du One Man Show de la ville. Première année dédiée au théâtre d’impro et la seconde axée sur l’écriture de sketch. Novembre 2024 : elle fait ses premières scènes en parallèle de son job. Septembre 2025 : elle démissionne et opte pour un mi-temps dans le secteur médico-social mais “pas tellement pour une question de revenu” plutôt parce que c’est son “tempérament, j’avais besoin d’un rythme.” Mais si un jour, elle ne pouvait vivre que du stand up, “ce serait ouf”. Depuis début septembre, elle fait environ une scène par soir, “même si c’est très fluctuant” en fonction des semaines. A travers ses sketchs, elle parle de sa vie banale : “ma façon de conduire, mon chat, mon côté maniaque et empathique, mon travail.”


© Axelle Verlot @verlot_

© Axelle Verlot @verlot_

Samuel, le petit prodige du stand up 

Il a 20 ans et déjà une carrière. Post Covid, ce lycéen landais fait dès qu’il le peut les aller-retours pour jouer à Bordeaux avant de lâcher sa licence théâtre, “trop théorique”, pour se dédier 100% à la scène. “Factuellement, je ne pouvais pas être sur scène à 21h et en amphi à 8h”. Pari réussi : trois ans qu’il a commencé, deux ans qu’il en vit. Dans un sourire, il admet, comme s’il n’arrivait pas encore à y croire : “la dernière fois, j’ai pu me payer des baskets avec l’argent des blagues”.

“Je peux avoir une idée à 17 heures, la jouer à 17h30, la réécrire à 18 heures et la rejouer à 19 heures.” Et ça, en moyenne deux fois par soir, fidèle à son mantra “plus je joue, plus il y aura de bonnes scènes”. À en croire les rires dans la salle, on dirait que son job d’orfèvre de l’humour marche. Aujourd’hui, il est entouré, reconnu et songe même à la traditionnelle “montée à Paris”. Snif.  

“La meilleure manière d’être engagé, c’est de faire croire qu’on ne l’est pas” - Esteban

A Bordeaux, la scène humoristique assume sa conscience sociale, “on a un public de gauche”, avoue François du Wash Bar. Pas de grands slogans, ni de manifestes, mais des blagues qui auscultent les fractures du monde contemporain à hauteur de micro. Pour Esteban, le rire est un outil d’observation, “on peut parler de plein de choses et toucher plein de gens comme le rap”. Il parle du stand up comme d’un art populaire.

Samuel, lui, revendique une autre nuance : celle d’un stand up “bienveillant et inclusif”. “Mon humour est engagé mais pas subversif non plus. Démonstration sur scène : “Je ne pense pas que l’homophobie soit une vraie phobie. Personne n’a jamais dit à sa femme : j’ai peur qu’il y ait un PD sous le lit.” Avec ce genre de blagues, il est “perçu comme le woke de service”, ironise-t-il. “Le fait de dire qu’on ne peut plus rire de tout, pour moi c’est faux. Oui, il y a des choses qu’on ne peut plus dire, mais parce qu’elles sont sanctionnées par la loi. Etre raciste, sexiste ou homophobe, ce n’est pas de l’humour.” Entre deux vannes sur l’écologie et la confiance en soi, il glisse des punchlines sur l’actualité. “Notre rôle, c’est aussi de dédramatiser ce qu’il se passe autour de nous. Si entre deux blagues de bite, il n’y a pas une blague un peu intéressante, on va se faire chier.”

Sur scène, cette fibre engagée prend diverses formes. Ronan, chemise marron et ton pince-sans-rire, livre de sa chaise une chronique politique à la France Inter : une tirade sur la condamnation de Nicolas Sarkozy, “à mi-chemin entre le stand-up et un meeting de Poutou.” Peter, lui, mêle écologie et autodérision : “Ma copine habite à Los Angeles, j’ai les baises les plus polluantes de la Terre”. Hicham raconte sa campagne bordelaise du point de vue d’un “rebeu” au milieu de “blancs qui votent RN”. Ce stand-up là ne revendique pas haut la bannière du militantisme, mais flirte avec lui. Entre ironie et conscience, les humoristes utilisent le rire pour faire vaciller le monde. 

Ronan en pleine chronique politique au Wash Comedy Club © Axelle Verlot @verlot_

Ronan en pleine chronique politique au Wash Comedy Club © Axelle Verlot @verlot_

Le rire attire le rire

Si les occasions de se produire se multiplient, le public est lui aussi de plus en plus au rendez-vous. “Dans le stand up, c’est comme dans la restau’, le monde attire le monde” déclare le fondateur du Gavé Stylé. La preuve : “ça n’a jamais aussi bien marché que depuis qu’il existe une vingtaine de comedy club”, témoigne celui qui a vu la scène bordelaise en pleine croissance. Et 2025 n'est pas en reste. Fin novembre, c’est le comedy club de Kev Adams, “le Fridge”, qui débarque à Bordeaux. L'humoriste Jérémy Ferrari, qui vient de reprendre le Théâtre Femina, a lui aussi annoncé le souhait d'ouvrir un nouveau lieu dédié à l'humour. Affaire à suivre.

"A l’heure du scroll, ce qui marche, [c'est] le comedy club" - François du Gavé

S’il n’existe pas de concurrence entre les salles, celle-ci se joue-t-elle en ligne, sur les réseaux ? Esteban balaie cette hypothèse d’un revers de la main : “On s’adapte, ça fait partie du jeu. Les réseaux, ça ne remplit pas les salles pour autant”. Son acolyte François, qui cumule 52 000 abonnés sur Instagram, avoue que l’humour d’Internet n’a rien à voir avec l’humour en chair et en os. Raison pour laquelle l’humoriste a décidé de ne pas poster d’extraits de ces passages sur scène : “sur Instagram, on me suit pour du contenu complètement aléatoire et gratuit. Si je fais un spectacle à Bordeaux, je ne suis pas sûr de le remplir parce que je ne suis pas encore assez bon sur scène.” Sur les réseaux “il faut qu’il y ait du sang” selon Esteban, de la mise en scène, du montage ; alors que sur scène, il faut faire rire avec pour seul artifice, un micro à la main. 

Pour l’autre François du Gavé Comedy Club, l’ère des réseaux sociaux a contribué à l’émergence de cette nouvelle forme d’humour. A l’heure du scroll, où tout va vite, “ce qui marche, ce n’est plus le one man show, mais le comedy club. Il faut que ça aille vite sinon le public se lasse : il ne va plus voir des spectacles d’une heure d’un seul humoriste, mais de six.

21h30, le spectacle touche à sa fin. Les spectateurs repassent le rideau, un rire au coin des lèvres et glissent leur fond de poche dans le chapeau. Le jeune homme récupère son linge tout propre et quitte les lieux. Les machines ont pris le pli du stand up : un cycle court, spontané et vivant.