Le sentiment de solitude vécu de façon durable est partagé par plus de 4 millions d’aînés. Environ un tiers des personnes âgées n’ont personne pour aller se promener ou parler de choses personnelles. Ce sont les chiffres du troisième baromètre, de l’association Petits Frères des Pauvres, publié le 30 septembre 2025. L’entreprise Mamie Boom répond au besoin en employant des étudiants pour qu’ils partagent des moments conviviaux avec nos seniors. Mises en lien, à Caudéran, Yvette et Lilou se donnent rendez-vous toutes les semaines.
À Caudéran, dans la périphérie de Bordeaux, le rendez-vous est donné à la résidence d’Yvette. Il est dix heures, Lilou arrive dans l’appartement de l’octogénaire situé au septième étage. Heureusement pour tout le monde, il y a un ascenseur. La décoration de son chez elle est similaire à celle de chez toutes les grand-mères.
Dans la salle à manger, où Yvette conduit son invitée, les aiguilles de l'horloge murale camouflent le silence ambiant. De grandes baies vitrées, partiellement couvertes par les fameux rideaux en dentelle blanche, éclairent naturellement la pièce au parfum des produits ménagers. Un grand sourire se dessine sur le visage de la sénior, aujourd’hui il y a du monde chez elle.
© Comme tous les mercredis de 10h à 12h, Lilou s'attable chez Yvette.
Le duo apprécie échanger sur les récits de voyage d’Yvette. En écoutant toutes ces histoires, Lilou a eu une profonde prise de conscience : “Nous avons tendance à oublier que les personnes âgées sont riches d’une longue vie”. Les yeux qui pétillent, la jeune fille est admirative des récits de la vieille dame : “Elle a crapahuté sur tous les continents, c’est génial”. Quelques fois, elles laissent les discussions de côté pour des courses au magasin du coin ou une promenade dans la cour en bas du bâtiment.
Avec aplomb, Yvette affirme : “Je suis seule mais je ne m’ennuie pas, j’ai toujours quelque chose à faire. Moi je dis que celui qui s’isole c’est qu’il veut bien s’isoler”. Du haut de ses 86 ans, elle se porte comme un charme. La retraitée raconte son passé professionnel : “J’ai fait différents métiers, j’ai travaillé dans l'informatique et j’ai aussi été comptable”. Son âge ne l’empêche en rien de conserver une aisance avec le numérique.
© L'ordinateur ouvert d'Yvette tronne sur la table de la salle à manger : elle poursuit l’informatique de façon récréative.
Yvette aime partager avec les jeunes. Elle ne veut pas rester dans son “quotidien de personne âgée”. Alors elle a cherché sur le site du Conseil général des façons de rencontrer du monde. C’est ainsi qu’elle est tombée sur l’entreprise Mamie Boom qui la met en lien avec des étudiantes.
Lilou a entendu parler de Mamie Boom par sa mère. Inscrite en licence d’anglais, elle a travaillé quinze heures par semaine en tant que serveuse l’année passée. Mais le rythme était trop intense pour la jeune femme de dix-neuf ans. Les enfants, ce n’est pas son dada alors les baby-sittings n’étaient pas une option non plus. Le profil d'Yvette lui a plu.
La jeune femme est la deuxième accompagnante que Yvette côtoie depuis deux années de collaboration avec Mamie Boom. Tandis que pour Lilou c'est une première. Assidue aux rendez-vous depuis septembre, l'étudiante n’a pas l’impression de travailler. L’expérience est “beaucoup plus enrichissante que de servir des cafés toute la journée. C’est pas comparable”.
Une relation sociale sous contrat
Le duo trouve l’équipe de Mamie Boom “très bienveillante”, elles se sentent bien accompagnées. Les deux femmes s’entendent très bien. Toutefois, ce n'est pas un simple rendez-vous hebdomadaire entre deux proches, Lilou est là parce qu'Yvette la paie.
Lilou défend l’entreprise : “Je ne pense pas qu’il y ait de mauvaise intention, ça répond à un besoin”. Et Yvette elle, ça ne lui “est même pas venu à l’esprit”.
Sur son site, Mamie Boom explique le concept. L'entreprise dit s’inspirer du modèle de “dame de compagnie”, en proposant la présence bienveillante d’un étudiant ou une étudiante à une personne âgée dans ses tâches du quotidien : discussion, balade, sortie culturelle, jeu de société, préparation de repas en duo, accompagnement aux emplettes ou aux rendez-vous médicaux. L’étudiant n’effectue pas de toilette ou de soins médicaux, il n’est ni formé ni là pour ça.
Une entreprise en plein essor
Nos deux bordelaises font partie des 150 binômes Mamie Boom actifs à travers plus de 100 villes en France. Chaque mois, tous les duos passent en moyenne seize heures ensemble à un rythme de deux fois deux heures par semaine. Six ans après sa création, l’entreprise Mamie Boom communique : 55 000 heures de visite ont été effectuées depuis sa création.
La fondatrice de Mamie Boom, Céline Leblanc, est transparente sur les tarifs. Pour les personnes âgées, le dispositif coûte 26,70 euros de l’heure. Après la soustraction des 6 euros de frais de fonctionnement de l’entreprise, il reste 11 euros net de l’heure dans la poche de l’étudiant.
La patronne a de l’espoir concernant le développement du projet : “Les gens ne savent pas forcément que ce type d’aide existe mais ça intéresse. On mise sur le développement de notre référencement pour grossir”.
La solidarité marchande a ses limites
Le champ d’action de Mamie Boom comporte une limite géographique. Les accompagnateurs sont exclusivement des étudiants, donc naturellement le dispositif est seulement accessible dans des moyennes et grandes villes où leurs cours sont dispensés. Les personnes âgées isolées en campagne n’ont pas la possibilité de faire appel à ce service.
Céline Leblanc met en garde : “On ne s'adresse pas aux personnes âgées isolées mais plutôt à celles qui ressentent de la solitude”. Le public majoritaire faisant appel à Mamie Boom, ce sont des familles qui veulent vivifier le quotidien de leurs vieux proches en perte d’autonomie. Ces personnes âgées sont entourées et ont les moyens de payer les étudiants. Pour les personnes isolées qui n’ont pas de proches ou pas les moyens, l’entreprise redirige vers les Petits Frères des Pauvres.
L'association Les Petits Frères des Pauvres œuvre aux côtés des personnes âgées isolées, en perte d’autonomie et en situation de précarité. Sa mission consiste à redonner dignité et chaleur humaine aux seniors qui en ont le plus besoin.
Plus de 750 000 personnes âgées vivent aujourd’hui en “mort sociale”
L'association n'est pas seulement sur le terrain, elle publie également des données à destination des acteurs politiques. Dans la troisième édition de son baromètre “Solitude et isolement : quand on a plus de 60 ans en France” publié le 30 septembre 2025, s'il y a un donnée à retenir, c'est celle-ci : 750 000 personnes âgées sont totalement coupées du monde. Un chiffre en hausse de 150 % en huit ans.
Le rapport complet : https://www.petitsfreresdespauvres.fr/wp-content/uploads/2025/09/BAROMETRE-10-2025_V21_BD-1.pdf
Interrogé, un membre de l’association Petits Frères des Pauvres de Bordeaux ne cache pas son malaise face à la multiplication des services payants comme Mamie Boom : “C’est bien que des jeunes passent du temps avec des aînés, mais quand il faut payer pour avoir de la compagnie, c’est qu’on a collectivement échoué”, soupire-t-il.
Le bénévole tire ses propres conclusions sur le rapport : “ Ce que montrent nos études de terrain, c’est qu’il faut recréer de la solidarité gratuite, du collectif.”
Loin de toutes ces considérations, c’est d’abord le lien humain qui prime dans le salon d'Yvette : “Aller à la semaine prochaine ! ” lance amicalement Lilou en se dirigeant vers la porte de sortie.
