Les stations d'épuration,
piscines à débordement
Derrière les plages de carte postale, le problème du traitement des eaux persiste. Les stations d'épuration obsolètes plongent des milliers de touristes dans des toilettes à ciel ouvert. Attention à ne pas boire la tasse.
"Lorsque j’ai découvert les fonds marins d’Ibiza, je ne me suis plus jamais séparée de la mer.” Le regard nostalgique, Diana Puig raconte son arrivée sur l’île il y a 23 ans : “J’ai tissé un lien avec cette île grâce à la mer. Pour découvrir une planète avec un écosystème et une manière de vivre différente de la nôtre, il n’y a pas besoin d’aller sur la Lune ! ”, ironise la plongeuse professionnelle de 42 ans.
Sa bonne humeur nous ferait presque oublier la raison de notre rencontre : la pollution des fonds marins.
"On dérange, quand on dénonce des éléments en contradiction avec la carte postale d'Ibiza."
Créatrice de l’ONG Maltesa del Mar, elle lutte contre ce phénomène peu visible des touristes. “Ici, les sols protégés sont en très mauvais état. Quand on dénonce des éléments en contradiction avec la carte postale de l’île, on dérange".
Une des origines de cette pollution invisible ? Le mauvais traitement des eaux usées et leur rejet dans la mer. "Les stations d’épuration sont un problème très grave".
"Il y a des choses qui nous échappent"
À l'image du personnage de bande dessinée Corto Maltese - il lui a inspiré le nom de son association - Diana a la stature de l'anti-héroïne : “Même si ça me révolte, ça dépasse les capacités d’action de mon association. Il y a des choses qui nous échappent...”
Pour comprendre l'origine de cette détérioration si rapide, nous avons rencontré Joan Lluís Ferrer.
Journaliste pour El Diario de Ibiza depuis 20 ans, il s’est très vite spécialisé dans les questions environnementales. Il nous donne rendez-vous à la terrasse d’un café de Santa Eulària, à l’Est de l’île, où il habite. Entre deux gorgées de Coca-Cola, le quinquagénaire nous explique que ce problème existe depuis les années 70.
145 000 Ibicencos et Ibicencas habitent l’île toute l’année. L’été, plus de 4 millions de touristes viennent y passer leurs vacances. L’île recense dix stations d’épuration, dont plusieurs ne sont plus adaptées au traitement de si grandes quantités d’eaux usées. Il arrive parfois qu'elle déborde, comme les égouts, faisant flotter une odeur nauséabonde dans l'air. En mai 2022, le quartier de Talamanca (à Eivissa) a été inondé par les eaux usées de la station. Les habitants et habitantes excédés, dénoncent la passivité de la mairie face à ce problème sanitaire.
Les stations d'épuration, échec d'Ibiza
Selon les chiffres du Conselleria medi ambient i territori, en 2021, trois des dix stations ne sont pas conformes aux normes en vigueur : Eivissa (non-conforme à 100%), Cala Sant Vicent (non-conforme à 87,77%) et Sant Josep (non-conforme à 73,63%). Ainsi, sur la période 2016-2021, entre 42% et 51,9% des eaux usées n’ont pas été traitées correctement sur l'île.
Eivissa est la ville la plus fréquentée de l'île, avec ses 50 500 locaux et un nombre de touristes difficilement quantifiable. L'unique station d’épuration ne supporte plus les flux abondants et sature régulièrement. Il arrive parfois que des canalisations explosent, déversant ainsi les eaux usées directement dans la mer. Un problème récurrent qui représente un vrai risque sanitaire pour les baigneuses et baigneurs, selon Joan Lluís Ferrer.
D'après le rapport 2020 d'assainissement de l'Agència Balear de l'Aigua i la Qualitat Ambiental (Abaqua), un organisme dépendant du gouvernement des Baléares, la station d'épuration de Vila est une des plus polluantes de l'ensemble des îles Baléares.
Des abus sanctionnés au niveau européen d'après Inés Roig de l’Alianza por el Agua d'Ibiza : "La station a plusieurs amendes au niveau européen à cause de la pollution de la Méditerranée. Plus l’eau est polluée, plus l’amende de l’UE augmente. Il doit y avoir un intérêt secret pour que le ministère bloque ainsi".
À l'occasion de la Journée mondiale de l'eau, le secrétaire général de l'Agence des eaux des Baléares (Abaqua), Juan Calvo, avait même avoué que les problèmes de rejet des eaux usées à Ibiza représentait "un échec en tant que société au cours des 20 dernières années ".
Qualité de l'eau rejetée par les stations d'épuration de l'île d'Ibiza après traitement en 2020. (source : Agència Balear de l’Aigua i la Qualitat Environnemental)
Qualité de l'eau rejetée par les stations d'épuration de l'île d'Ibiza après traitement en 2020. (source : Agència Balear de l’Aigua i la Qualitat Environnemental)
Réduire le tourisme de masse ? Impossible!
Les stations d'épuration débordent, mais les solutions stagnent. Pour le journaliste Joan Lluís Ferrer, il existerait pourtant un moyen d'améliorer la situation: "On pourrait envisager de diminuer la fréquentation touristique, mais quand on évoque cette idée, on nous jette la pierre".
S'il n'est pas question de réduire le tourisme, il est possible de le réguler. C'est en tout cas ce qu'envisagent les politiques. "Nous travaillons à répartir l'activité touristique sur l’année : s’ils arrivaient dès le mois de mars, cela permettrait de désengorger la fréquentation au mois d'août", explique Juan Calvo Cubero, qui a accepté d'échanger avec nous par téléphone.
Selon lui, ce dossier est sur le haut de la pile depuis longtemps, puisque la question du traitement de l’eau concerne tous les habitants et habitantes de l’île.
“Nous vivons grâce au tourisme et à l'environnement naturel. Cette question nous inquiète tous”
Chaque année, le budget alloué à l'entretien de stations de traitement d'eau augmente. "Ce problème n'est pas une question d'argent" martèle Juan Calvo Cubero, dans un anglais teinté de sa langue natale.
La station d'épuration de Santa Eulària.
La station d'épuration de Santa Eulària.
L'exemple du projet d'une seconde station d'épuration à Eivissa en est l'exemple concret. Évoquée dès 2009, la construction de la nouvelle station d’épuration n’est toujours pas achevée. Voilà plus de 10 ans que les Ibicencas et Ibicencos assistent, impuissants, aux rejets d’eaux usées de la station de la ville, surtout par fortes pluies. La mise en service est prévue pour 2023, une date qui semble utopiste après plusieurs retards dans la construction depuis le début des travaux.
