Les gaztexte, l'occupation par les jeunes, "pour la ville"

Dans la commune de Basauri, le Txarraska Gaztetxea est situé dans dans une zone industrielle. Photo : Jean Rémond

Dans la commune de Basauri, le Txarraska Gaztetxea est situé dans dans une zone industrielle. Photo : Jean Rémond

Dans la commune de Basauri, le Txarraska Gaztetxea est situé dans dans une zone industrielle. Photo : Jean Rémond

À Bilbao, certains bâtiments sont occupés et autogérés par des jeunes. Ce sont des gaztetxe, "maison des jeunes" en basque.

Des centres sociaux, des alternatives culturelles et gratuites. Des lieux d'expérimentation, d'enseignement pour certain·es, de sport pour d'autres, de musique, parfois.

Et une occupation, un lieu de résistance. Résistance au capitalisme, à la loi du fric, à la gentrification. À la répression des pouvoirs publics, aussi. Malgré tout, entre projets immobiliers lucratifs et expulsions par les forces de police, certains gaztetxe fêtent leurs vingt-sixième bougie...

Le Txarraska Gaztetxea, dans la commune de Basauri, est ouvert depuis 26 ans. Photo Jean Rémond

Ocupación !” est crié dans un micro. L’assemblée reprend, en chœur.

Ce samedi 17 mai, le collège San José Ikastetxea, dans la commune de Basauri, accueille une fête bien particulière. On y célèbre la 26e année d’occupation du Txarraska Gaztetxea, un bâtiment réquisitionné par des jeunes pour créer des alternatives sociales et culturelles dans la ville.

“Ces lieux sont très importants pour le quartier, alors on est venu fêter, montrer qu’on continue de lutter”, partage Maya, une habitante de Basauri, la cinquantaine et impliquée dans la vie du gaztetxe.

Elle fume une clope en regardant la centaine de personnes venue participer à l'événement. Les gens se marrent, mangent et boivent du vin rouge sur des nappes en papier. Mais derrière ces aires de pique-nique familial, la fête est bel et bien politique.

Le collège San José Ikastetxea acceuillait, samedi 17 mai, la fête d'anniversaire du Txarraska Gaztetxea. Photo : Jean Rémond.

Le collège San José Ikastetxea accueillait, samedi 17 mai, la fête d'anniversaire du Txarraska Gaztetxea. Photo : Jean Rémond.

Le collège San José Ikastetxea acceuillait, samedi 17 mai, la fête d'anniversaire du Txarraska Gaztetxea. Photo : Jean Rémond.

Sur l’un des murs de l’école, une banderole est accrochée : “Antolakuntza eta autogestioz klaze borroka hauspotzenz”. Écrite en lettres noir et rouge, cette phrase basque peut se traduire par “en organisant et en s'autogérant, on stimule la lutte des classes”. Le ton est donné.

Sur les murs du collège San José Ikastetxea, “Antolakuntza eta autogestioz klaze borroka hauspotzenz” est écrit sur une banderole. Traduction : “En s'organisant et en s'autogérant, on stimule la lutte des classes”. Photo : Jean Rémond.

Sur les murs du collège San José Ikastetxea, “Antolakuntza eta autogestioz klaze borroka hauspotzenz” est écrit sur une banderole. Traduction : “En s'organisant et en s'autogérant, on stimule la lutte des classes”. Photo : Jean Rémond.

Sur les murs du collège San José Ikastetxea, “Antolakuntza eta autogestioz klaze borroka hauspotzenz” est écrit sur une banderole. Traduction : “En s'organisant et en s'autogérant, on stimule la lutte des classes”. Photo : Jean Rémond.

Mais avant d’aller plus loin, de quoi parle-t-on ? Les gaztetxe sont des centres sociaux autogérés par des jeunes et ouverts à toutes les générations. Des activités culturelles y sont organisées à moindre coût, pour permettre à toustes les habitant·es d’en profiter.

Des bâtiments vacants sont réquisitionnés afin de mettre en place ces lieux. Ensuite, certains gaztetxe passent un accord avec la ville ou certaines institutions pour rester sur place (souvent au terme de nombreuses  manifestations et réunions), quand d'autres occupent les lieux illégalement.

Au menu, des valeurs d’autogestion, proclamées antiracistes, féministes, et des slogans anticapitalistes.

“Ces lieux ont été une réponse à la crise sociale et économique que traversait le Pays basque dans les années 80. Ils sont devenus des espaces d’auto-organisation et de résistance où de nouveaux modes de vie ont été expérimentés et des réseaux de solidarité ont été construits”, écrivait Pablo Oliveros, rédacteur pour Zone Stratégique, une revue critique et alternative, le 15 janvier dernier.

Retour à la fête d’anniversaire du gaztetxe de Basauri. Entre les longues tables de bois, Jon*, la vingtaine, slalome et prend quelques photos. Il est jeune et vient régulièrement au gaztetxe.

“Avant, la bâtisse appartenait à La Basconia (une importante fabrique de métallurgie dans la ville de Basauri.ndlr), rappelle-t-il. Mais au fil des ans, tout a été abandonné, alors les jeunes ont décidé de l'occuper”.

C’était en 1999. Aujourd’hui, juste devant un rond-point, niché dans une zone industrielle, le bâtiment est toujours là.“Txarraska Gaztetxea” est écrit sur la façade. Accroché au mur, un drapeau pirate. 

Dans le Txarraska Gaztetxea, on peut lire, profiter de cours particuliers, faire du skate, de l'escalade, de la musique... Photo : Jean Rémond.

Dans le Txarraska Gaztetxea, on peut lire, profiter de cours particuliers, faire du skate, de l'escalade, de la musique... Photo : Jean Rémond.

Dans le Txarraska Gaztetxea, on peut lire, profiter de cours particuliers, faire du skate, de l'escalade, de la musique... Photo : Jean Rémond.

Les gaztetxe sont des lieux autogérés et fonctionnent avec des assemblées, où chaque personne occupe un poste précis. “À Basauri, on est aux alentours de vingt personnes aux assemblées. Mais il y a beaucoup de monde qui participe aux activités”, précise Maya. Elle éteint sa cigarette, Jon* poursuit.

“Tout ce que nous organisons est gratuit ou à moindre coût, pour que ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens puissent en profiter. Les gaztetxe sont faits par et pour la ville”

Dans celui de Basauri, il est possible de faire du théâtre, de la boxe, de l'escalade, du skate… “On peut faire beaucoup de choses, et on a encore des espaces libres pour proposer de nouveaux projets, lance Urtzi*, membre actif du gaztetxe. Imagine un garçon ou une fille, peu importe son âge, qui ne peut pas se permettre d’aller dans une salle de sport ou de prendre des cours de dessin. Eh bien ici, on peut le faire de manière autogérée”. *

Des valeurs d'autogestion sont défendues dans les gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

Des valeurs d'autogestion sont défendues dans les gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

Des valeurs d'autogestion sont défendues dans les gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

D’ailleurs à la fête, ce samedi, plusieurs mômes courent entre les tables, jouent avec des cerceaux, des ballons…

L’accès aux loisirs et à l’éducation fait partie des combats menés dans les gaztetxe. “Nous avons du soutien scolaire gratuit. Des enseignants viennent aussi donner des cours particuliers aux enfants et on a une bibliothèque pour pouvoir étudier quand celles de la ville sont fermées”, énumère Jon* en tournant la tête. L’enceinte vient de grésiller.

Au bout de la salle, Urtzi bidouille quelques boutons sur une sono. Au bout de quelques instants, du rock prend le dessus sur les discussions. Les têtes commencent à bouger. 

“Dans notre centre, nous avons des studios de musique et nous organisons des concerts, explique Urtzi. On trouve beaucoup de styles, du rap, du rock, du métal…”. 

Assise à une table, un verre de rouge coupé au soda en main, Bego profite justement du son, entre deux blagues envoyées à ses copines. Elle fait partie d’un syndicat qui lutte contre le mal-logement.

“Les concerts au gaztetxe ? C’est important pour nous, confie-t-elle. C’est gratuit et si les jeunes ne faisaient pas vivre ce genre de choses, il ne resterait plus rien”. Elle souffle et met un glaçon dans son verre. 

Bego est membre d'un syndicat luttant contre le mal-logement. Photo : Jean Rémond.

Bego est membre d'un syndicat luttant contre le mal-logement. Photo : Jean Rémond.

Bego est membre d'un syndicat luttant contre le mal-logement. Photo : Jean Rémond.

En attendant, les gaztetxe sont des lieux d’expérimentations musicales pour de nombreux artistes. Citons par exemple le groupe de punk M.C.D, qui, en 1987, enregistrait en direct leur album “Bilboko Gaztextean”, dans un autre gaztetxe de la vieille ville de Bilbao.

Répression policière

“Malgré toute cette culture et ces initiatives sociales, les centres sociaux autogérés ont longuement été stigmatisés, déplore Jon*. Les gens pensaient qu’il n’y avait que des drogués ou des jeunes rebelles, mais aujourd’hui, les habitants comprennent qu’on est utile pour la ville et nous soutiennent davantage”.

D’ailleurs, “depuis 2006, on a obtenu une cession de la part de la mairie, nous sommes établis légalement”, ajoute le jeune homme.

Ce n’est pas le cas de tous les gaztetxe. Dans le quartier Casco Viejo, dans la vieille ville de Bilbao, on trouve par exemple le 7 Katu Gaztetxe.

Le 7 Katu Gaztetxe est ouvert depuis 2007, dans le Casco Viejo, la vieille ville de Biblao. Photo : Jean Rémond.

Le 7 Katu Gaztetxe est ouvert depuis 2007, dans le Casco Viejo, la vieille ville de Biblao. Photo : Jean Rémond.

Le 7 Katu Gaztetxe est ouvert depuis 2007, dans le Casco Viejo, la vieille ville de Biblao. Photo : Jean Rémond.

Un espace autogéré qui fonctionne en complète autonomie - sans partenariat avec la ville - depuis 2007. Natxito (nom d’emprunt), 21 ans et étudiant, patiente devant le lieu. Il va bientôt ouvrir. Ce soir, une assemblée composée de six jeunes est organisée.

Le 7 Katu Gaztetxe fonctionne grâce à des assemblées. Photo : Jean Rémond.

Le 7 Katu Gaztetxe fonctionne grâce à des assemblées. Photo : Jean Rémond.

Le 7 Katu Gaztetxe fonctionne grâce à des assemblées. Photo : Jean Rémond.

“Dans notre cas, si on recevait des aides économiques, on aurait des obligations d’horaires ou d’activités. Mais nous, non. On fonctionne de façon autonome, explique-t-il, en entrant dans la pièce principale du gaztetxe. 

Sur les murs, des dizaines de graffs et des citations. On peut lire “Dantzatzen duen herria ez da inoiz hilko”, que l’on peut traduire par “un peuple qui danse ne mourra jamais”. Ou encore “Iraultza Gu Gara”. Traduction : “Nous sommes la révolution”.

“Dantzatzen duen herria ez da inoiz hilko”, en basque, peut se traduire par “un peuple qui danse ne mourra jamais”. Photo : Jean Rémond.

“Dantzatzen duen herria ez da inoiz hilko”, en basque, peut se traduire par “un peuple qui danse ne mourra jamais”. Photo : Jean Rémond.

“Dantzatzen duen herria ez da inoiz hilko”, en basque, peut se traduire par “un peuple qui danse ne mourra jamais”. Photo : Jean Rémond.

Contre un mur, un dessin de flic, casqué, armé. Justement, “la police est venue nous rendre visite quelques fois, mais nous ne l’avons pas vue depuis un certains temps”, se rappelle Natxito.

Parce que oui, les gaztetxe offrent des alternatives culturelles et sociales, mais subissent aussi la répression des pouvoirs publics et de l’Ertzaintza, la police du Pays basque.

Exemple parlant et d’actualité : le cas du gaztetxe Extrarri II, dans le quartier Rekalde, qui était occupé depuis plus d’une décennie. Il a été expulsé début avril dernier, par un important dispositif policier, des drones, l’unité anti-émeutes Ertzaintza… ”Il y a eu des arrestations”, précise Natxito. Cinq, en tout.

Un important mouvement de résistance s’est mis en place. Face au dispositif policier, de nombreux jeunes sont venu·es manifester, en soutien au centre occupé. Concernant les expulsions violentes, citons aussi les cas du gaztetxe Kukutza III en 2011 (dix-neuf personnes ont été condamnées à neuf mois de prison pour “désordre public”) , ou encore d’un gaztetxe dans le quartier de Santutxu en 2012.

Un graff sur le mur du 7 Katu Gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

Un graff sur le mur du 7 Katu Gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

Un graff sur le mur du 7 Katu Gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

Îlots de résistance

Extrarri II était un lieu autonome, à l’image du 7 Katu Gaztetxe. Il a été expulsé pour qu’un plan d’urbanisme puisse débuter.

“La menace vient aussi des promoteurs immobiliers et du réaménagement urbain. Bilbao est passé, en trente ans, d’une urbanisation industrielle repoussante à une destination touristique de choix après l’implantation du musée Guggenheim”, écrivait le journaliste Jean-Sébastien Mora dans CQFD, un mensuel français, en 2018.

Il n’est pas rare que les pouvoirs publics ou certain·es acteurs·rices financiers·ères souhaitent reprendre les gaztetxe pour y implanter des projets plus lucratifs. Dans le cas du gaztetxe de Basauri, qui fêtait ses 26 ans le 17 mai dernier, “la mairie avait voulu nous expulser en 2009 pour construire un musée destiné aux touristes”, se rappelle Urtzi.

Alors, les jeunes ont résisté, manifesté, et ont réussi à garder le lieu. La lutte pour préserver ces lieux alternatifs est constante. Natxito nous en dit plus. 

“On fonctionne de façon autonome, mais ça implique le risque qu’un jour, la police vienne et nous expulse de force. On sait que la mairie n’aime pas qu’un lieu comme ça soit dans la vieille ville, là où il y a du tourisme, là où les gens passent”.
Natxito, membre actif du 7 Katu Gaztetxe.

En attendant, les gaztetxe restent "des lieux hors du système, non capitaliste, où tu peux agir librement et te sentir en sécurité”, poursuit le jeune homme.

Dans un Bilbao de plus en plus gentrifié et soumis à la pression touristique, les gaztetxe restent des ilôts de résistance, de cultures et d’expérimentation.

Des espaces autogérés, où se construisent de nouvelles utopies.

Natxito à 21 ans, il est étudiant et membre actif du 7 Katu Gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

Natxito a 21 ans, il est étudiant et membre actif du 7 Katu Gaztetxe. Photo : Jean Rémond.

Natxito à 21 ans, il est étudiant et membre actif du 7 Katu Gaztetxe. Photo : Jean Rémond.