Le vin au CBD intrigue Bordeaux
La cuvée bordelaise Burdi W marie raisin et cannabidiol. Une première en France qui fait débat dans la capitale viticole : certains saluent son inventivité, d’autres déplorent son manque d’authenticité.

"Il n’y a jamais de demi-mesure : si les gens ne sont pas enthousiastes, ils sont scandalisés", s’amuse Raphaël De Pablo. L’instigateur de la première boisson aromatisée à base de vin et de CBD pénètre dans le Starbucks de Gambetta-Mériadeck à Bordeaux. "Son petit repère", comme il se plaît à l’appeler. Loin des verres à pied, ce grand blond de 28 ans commande un grand café frappé supplément chantilly au comptoir avant de s’attabler sous les parasols vert sapin de la terrasse extérieure.

Les plants de chanvre de La Ferme Médicale sont installés à proximité de Langon (Gironde), dans un champ de 6,5 hectares. © Compte Instagram @laferme.medicale.
Les plants de chanvre de La Ferme Médicale sont installés à proximité de Langon (Gironde), dans un champ de 6,5 hectares. © Compte Instagram @laferme.medicale.
Le gérant de l’entreprise La Ferme Médicale a bien conscience du clivage qu’il instaure depuis le lancement en février dernier de sa cuvée Burdi W. Burdi pour Burdigala, Bordeaux en latin, et W pour weed - l'appellation anglophone du cannabis. "On présente ça comme du vin bordelais, c’est terriblement avantageux d’un point de vue marketing", explique-t-il. Parqué sous sa doudoune militaire, Raphaël De Pablo s’offre une gorgée de cappuccino sans se départir de son large sourire : "On joue avec cette marque qu’est le vin de Bordeaux et on s’en sert pour casser les codes."
Cavistes dubitatifs
Les revendeurs traditionnels n'accueillent pas tous à bras ouverts cette insolente réussite. "On ne peut pas coller à cette boisson l’appellation Vin de Bordeaux. Ils profitent d’une opportunité", grince Arnaud Charrier, patron du bar à vin Au Bon Jaja. Prudent, le quadragénaire veille à ne pas parler d’opportunisme. Sa silhouette allongée d’1m90 déboule de la rue de la Porte-Saint-Jean vers son établissement qui donne Cours Alsace-Lorraine. D’imposantes rouflaquettes tombent sur sa mâchoire. Son caractère bien affirmé se reflète parfaitement dans les valeurs strictes défendues par sa cave : "On travaille avec des vins sans intrants. Si on rajoute du CBD dans un vin, ça devient une boisson à base de raisin fermenté, avec autre chose dedans. C’est comme rajouter des épices ou des levures exogènes. Nous, on ne propose pas ça."
“Du CBD ? Pourquoi pas, mais ça devient une infusion à base de vin.”

Sezaig Anthony travaille chez Cousin et Compagnie, une cave spécialisée dans le vente de vins produit en biodynamie. © Paul Lonceint-Spinelli
Sezaig Anthony travaille chez Cousin et Compagnie, une cave spécialisée dans le vente de vins produit en biodynamie. © Paul Lonceint-Spinelli
Même son de cloche chez Sezaig Anthony, responsable en développement commercial chez Cousin et Compagnie. En 1993, ce sobre établissement exigu situé place du Parlement se lance dans la vente de vins naturels, conçus en biodynamie. Une première à Bordeaux. "On est loin de l’effet de mode qu’on voit apparaître à Paris depuis dix ans", assure la responsable, visage moucheté de taches de rousseur et cheveux brillants vénitiens, coupés au carré, “ici des vins naturels, ça fait 20 ans qu’on en propose et qu’on en boit. C’est une identité très marquée." Ces vins respectent un cahier des charges très précis et pointilleux, permettant d’obtenir des produits conçus sans additifs lors de la production du raisin et la vinification. Sezaig Anthony estime que Burdi W reste loin de cocher ces cases : "Du CBD ? Pourquoi pas, mais ça devient une infusion à base de vin."
Collaborateur secret
Raphaël de Pablo confirme cette technique de production : les fleurs de chanvre macèrent quatre mois dans des jarres de vin afin de dégager tout leur arôme. Mais cette précision sur le processus de fabrication demeure bien rare. "Je ne peux pas donner plus de détails. La concurrence arrive", se justifie malicieusement l’inventeur. Sous l’écriteau en néon rose flashy qui édicte le nom de sa cave, Arnaud Charrier esquisse une moue de regret face à ce manque de transparence : "J'ai besoin d'avoir plus d'informations sur la manière dont sont travaillées les vignes, comment sont réalisées les vinifications. Comme la communication tient uniquement sur le fait qu'il y a du CBD rajouté dans le vin, le résultat pourrait être très chimique."

Arnaud Charrier pointe le manque de transparence de Burdi W. © Paul Lonceint-Spinelli
Arnaud Charrier pointe le manque de transparence de Burdi W. © Paul Lonceint-Spinelli
En réalité, plusieurs zones d’ombres continuent d’entourer la boisson. Notamment l’identité de son co-initiateur. Ami d’enfance de Raphaël de Pablo travaillant depuis onze ans dans un grand château bordelais, il préfère garder l’anonymat. "Dans le monde du vin, il y a une grosse pression, et comme le produit fait beaucoup parler de lui, en bien comme en mal, ça peut être un problème dans son travail de tous les jours", le défend son collègue. Une façon de se protéger d’une sphère visiblement toujours très normée.
“Pari viticole audacieux”
Parmi les institutions viticoles bordelaises, tout le monde n’est pas critique. Les célèbres œnologues Alain Raynaud et Michel Rolland ont notamment salué la créativité du produit dans les pages du média spécialisé Terres de vins. Le musée du Vin et du Négoce a également été séduit par le projet. Situé dans le quartier des Chartrons, cœur historique du commerce du vin dans la ville, l’organisme expose en temps normal Burdi W dans sa cave.
Début octobre, des bouteilles Château La Haye Majesté et de Pavillate Private trônent sur les multiples étagères de l’établissement… Mais pas de vin au CBD. Les derniers stocks ont été rapatriés par La Ferme Médicale afin de répondre aux commandes reçues via leur site web. La vente en ligne représente la quasi-totalité du chiffre d’affaires.
"On a rencontré Raphaël De Pablo et son initiative nous a tout de suite intéressés. Alors Pierre Pécastaing, président de notre association, a décidé d’organiser un week-end en l’honneur du produit, en mars dernier", relate Aude Vertuaux, alternante au sein de l’établissement viticole. Deux journées durant lesquelles les clients étaient invités à goûter et se faire un avis sur Burdi W. "Les gens étaient ouverts d’esprit, même si certains étaient assez intrigués", se souvient l’étudiante.

Aude Vertuaux participaità l'organisation de la dégustation de la boisson au cannabidiol au musée du Vin et du Négoce. © Alexis Pfeiffer
Aude Vertuaux participaità l'organisation de la dégustation de la boisson au cannabidiol au musée du Vin et du Négoce. © Alexis Pfeiffer
La jeune femme s’était elle aussi laissée tentée par un verre de ce breuvage inédit : "Outre l’association avec le CBD, il y a un pari viticole audacieux avec l’usage du petit verdot. Habituellement, ce cépage est utilisé dans des vins d’assemblage, c’est-à-dire qu’il se juxtapose avec d’autres variétés de raisins. Là, il est seul. En fait, tout est atypique dans ce vin, ce n’est pas étonnant qu’il clive autant."
Le CBD en France. D'après le Syndicat professionnel du chanvre (SPC), la France est le premier producteur européen de chanvre. L'industrie du CBD dans l'Hexagone représente un chiffre d'affaires annuel de 200 millions d'euros. 400 enseignes spécialisées sont implantés sur tout le territoire, soit quatre fois plus qu'il y a deux ans.
