La fête à Ibiza ne rassemble pas
La multiplication des beach clubs conduit à de plus en plus de réglementations. Une dernière tendance qui suscite des controverses au cœur de la fête ibicenca. Reportage.

De la musique techno qui résonne, des piscines au bord de mer et des touristes en maillot de bain, cocktail à la main. Le cliché est servi. Sur la playa d’en Bossa, à moins de cinq kilomètres du centre d’Ibiza, quelques pas sur le sable permettent de se plonger dans l’ambiance festive. Après une demi-heure sur la plage, au moins cinq avions frôlent les touristes. La piste de l'aéroport se situe juste à côté. Personne ne bronche, le kerozen fait partie du paysage.
« Hola, vous allez bien ? » Une dizaine de minutes assis.es sur la plage auront suffi pour être accosté.es par des promoteur.euses. Grand sourire, bière à la main et torse nu font passer Fernando incognito. « On peut vous montrer une vidéo ? » Le jeune Colombien fraichement débarqué s'assoit. Il sort son portable. Sur l’écran s’affiche une animation de deux minutes : boat parties en all-inclusive sous fond électro, avec tarifs réduits sur les boîtes des alentours. Voilà ce qu'il cherche à vendre. Le tout pour 90 euros. La pratique est courante mais pourtant illégale.

Toujours sur la plage. La côte est longée par des hauts immeubles. Parmi ces buildings : des hôtels, des bars et des beach clubs. Le fameux Ushuaia Ibiza Beach Hotel en fait partie, propriété d'Abel Matutes Prats. Si la fête arrange ses affaires, elle ne suscite pas le bonheur de toutes et tous.

La loi ne fait pas foi

Pour pallier les abus de la fête, un décret-loi datant de 2020 a été appliqué. Il vise principalement la ville de Sant Antoni de Portmany. L'objectif : combattre les débordements des horaires et les risques liés à la consommation de substances. La station balnéaire est une des plus emblématiques de l’île.
Juan Miguel Costa Costa, chargé du tourisme au Conseil insulaire d’Eivissa, entend redorer l’image de l’île. « À Ibiza, on est connu mondialement pour notre night life mais personne ne veut être l’image de ce tourisme d’excès. » Pointant du doigt les cadres accrochés dans son bureau, il espère que chaque visiteur.euse puisse découvrir les merveilles de son île, tant en termes de paysages que de patrimoine.

Pour Gian Di Terlizzi, élu du parti de gauche Podemos, cette loi ne suffit pas à limiter les excès, même si, il l’admet, le quartier de West End à Sant Antoni était « bien pire avant ». Juan Miguel Costa Costa partage le même avis.
Pour l’élu de l’opposition, l'impact de la loi de 2020 reste réduit. « Elle ne s’applique qu’à quatre rues. C'est ridicule ! » Son but n’est pas d’interdire - un terme qui effraie les Ibicencos et Ibicencas très attaché.es à leur liberté - mais bien de protéger les résident.es et les touristes des excès.
Lecture : Le décret-loi s'applique dans la zone représentée en rouge sur la carte. Les points verts représentent les beach clubs, ceux en mauve les discothèques.
Gian Di Terlizzi veut changer de paradigme : « Plus qu’un problème de tourisme d’excès, on a un problème d’excès de tourisme. » S’emportant un peu, il accuse les grandes chaînes d'hôtels et de boîtes de nuit : « Ce sont eux les seuls bénéficiaires de cette politique. » D’après l’élu de Podemos, « ces groupes ont l’avantage d’avoir le soutien des partis de droite. » La présidente du gouvernement socialiste (PSOE) baléare Francina Mengol s’est rendue à Sant Antoni la semaine dernière, aux côtés de l’ambassadeur britannique, afin de sensibiliser aux dangers de l’abus d’alcool. « Le PP (Partido popular) n’est pas venu, s’expliquant en disant que cette campagne abimait l’image internationale d’Ibiza. C’est fou de penser comme ça. »

Parfois invectivant, parfois rassurant, Gian Di Terlizzi souligne l’espoir que porte la prochaine loi sur le tourisme. Celle-ci doit limiter certaines pratiques et devrait être votée avant l’été 2022. Bien conscient que les propositions de Podemos ont peu de chance de passer, il garde en lui l’envie de mieux réglementer le monde de la nuit.
Une concurrence déloyale

En 2012, une loi sur le tourisme a été adoptée par le Conseil insulaire des Baléares, permettant aux restaurants et aux hôtels de se transformer en beach clubs. Initiée par le PP (parti de droite) alors au pouvoir de la Communauté autonome, elle autorise ces établissements à diversifier leurs activités sans demander de licence, uniquement en s'inscrivant au registre du tourisme. Un coup dur pour les gérants et gérantes de boîtes de nuit.
Parmi les temples de la nuit d’Ibiza, Es Paradis figure en bonne position. La célèbre discothèque, ouverte en 1975, se retrouve entourée de beach clubs. Une concurrence directe qui affaiblie ses recettes.
Dans un décor aux inspirations romaines et futuristes, Steeve Valverde travaille au Es Paradis comme manager.


Originaire des Antilles, il s’exaspère de voir des législations à tout va : « Il y a sans arrêt des lois différentes qui s’appliquent sur les boîtes de nuits traditionnelles. » Derrière ses lunettes de soleil noires, l’ancien gardien de la paix devenu roi de la nuit s’agace. Il pointe du doigt une différence de traitement : « C’est beaucoup plus compliqué pour nous. On paye des taxes plus élevées, on nous oblige à certaines choses que l'on autorise aux beach clubs. Mais c'est comme ça. »
Steeve Valverde fait référence à une ancienne légalisation mettant fin aux boîtes à ciel ouvert et l’ayant obligé à « payer des millions » pour construire sa toiture. Les beachs clubs, eux, peuvent organiser des concerts en extérieur.

Une petite guerre entre les deux types d’établissements que le manager d’Es Paradis explique par des conflits d'intérêts entre les politiques et les propriétaires des clubs : « Ça fonctionne comme une mafia. C’est le même système. Les patrons de boîtes s’arrangent avec les élus pour passer entre les mailles des législations. »
Success story

Steeve Valverde, une quarantaine d'années, compte sur l’originalité de son club pour se démarquer. Il en vante le décor et se réfère comme « le plus beau de l'île ». Le style est travaillé, le concept plaît. « On a déjà des réservations pour toute la saison. »
« Par rapport à la période d’avant pandémie, on a presque doublé notre fréquentation. » Malgré d’importants bénéfices, il affirme que les beach clubs portent préjudice aux discothèques : « Les gens consomment toute la journée avant de venir chez nous. Ce qui est dépensé ailleurs n’est pas forcément dépensé ici. »

En autorisant la diversification des activités aux hôtels et restaurants, la loi de 2012 a rebâti les codes de la fête à Ibiza. Ouverts toute la journée, les beach clubs ne désemplissent pas.
À Sant Antoni, le O Beach jouit d’une forte popularité. Derrière de grandes barrières métalliques, cachés des gens et de la mer, plusieurs milliers de personnes viennent danser et boire autour de la piscine. Un business très lucratif et verrouillé.
Le phénomène beach clubs s’est étendu à l’ensemble de l’île. Moins cloisonnés, plus sélectifs et instragammables, ils semblent séduire la nouvelle génération.
24 heures sur 24

Il n’est pas encore 14 heures et la musique résonne déjà dans les clubs de Sant Antoni de Portmany. Des plages de sable fin, des palmiers, des clubs à gogo…Et des Anglais. Ici chaque saison, les jeunes britanniques investissent les lieux en nombre pour profiter de l’industrie de la fête. La plupart d’entre elles et eux n’ont pas plus de 30 ans et viennent passer une semaine de fête organisée par des promoteur.euses, sortes d’opérateurs spécialisés dans la formule du voyage tout compris.

Les invitations à la consommation sont nombreuses. Des ATM sont dispersées dans tous les recoins. Pas un endroit de la ville n’y échappe. Impossible de ne pas passer devant. Les touristes qui viennent retirer quelques espèces, sont crédité.es de commissions exubérantes.
Sur la plage, des jeunes commencent déjà la fête. D’autres la terminent. Une fois passé la promenade du bord de mer, le centre-ville regorge de bars. « West End », comme les locaux et les touristes l’appellent, est le quartier visé par le décret-loi de 2020. C'est dans ces ruelles pentues que les autorités ont décidé d’encadrer les excès liés à une consommation excessive d’alcool. Les « lieux de divertissements » - terme utilisé dans le texte législatif - sont depuis soumis à des mesures inédites pour une durée de 5 ans.

Les Happy hours sont par exemple interdits, tout comme les autres offres promotionnelles sur les boissons alcoolisées (Article 6-2). En visant la ville de Sant Antoni et son quartier de West End, les autorités ont fait le pari d’une pratique plus raisonnée des consommations. Une équation simple : des tarifs plus chers pour diminuer le nombre de verres.
« La loi ? Quelle loi ? »

Le soleil couché, la rue Santa Agnès se remplit rapidement. Les néons des clubs scintillent dans tous les sens. Les musiques des différents bars rebondissent sur les parois. Dans ce brouhaha collectif, Ross tente d’attirer des clients à l’intérieur du pub dans lequel il travaille. « Vous voulez passer une bonne soirée ? » « Je vous offre un shooter gratuit », le jeune homme d’une vingtaine d’années martèle les mêmes phrases toute la nuit, en anglais.
Cheveux soigneusement arrangés, chemise aux motifs psychédéliques, Ross n’en est pas à sa première saison. Habitué de l’alpagage, il bouge dans tous les sens, à la recherche du moindre groupe de touristes.

La loi de 2020, il ne la connaît pas : « La loi ? Quelle loi ? Ici, rien n’a changé. On fait ce qu’on veut à West End. Si tu veux de l’alcool on en a, si tu veux de la drogue on en a aussi. » Dans le bar de Ross, les pratiques de type Happy hours ou 2x1 sont toujours d’usage.
Plus haut dans la rue, le constat est similaire. Devant la porte d’un autre club, les serveurs et les serveuses s’interrogent entre elles et eux, l’air étonné : « Tu es au courant toi ? »

Le décret-loi de 2020 est passé sous les radars d’une grande partie des établissements de West End. Assumées, les pratiques ailleurs communes mais ici interdites sont restées d’usage. Le texte prévoit pourtant des contrôles stricts. Quatre autorités sont ainsi habilitées à sanctionner la non-application des mesures : la police locale, nationale, la Guardia Civil et les inspecteurs de la Communauté autonome des Iles Baléares.
Le maintien des formules Happy hours est ainsi considéré par la loi comme une « faute très grave », passible d'une amende allant de 60 001 à 600 000 euros.
Fermeture anticipée

Catalina Torrens habite à West End. Au milieu des touristes anglais, la soixantenaire boit un café en terrasse. Elle se plaît dans ce quartier qu'elle trouve pourtant « très calme ». Il est plus de 22 heures. « J’aime ce quartier. Je peux sortir quand je veux. Il y a toujours des gens avec qui je peux discuter », raconte-t-elle. En plus de 10 ans de vie au cœur des rues les plus bruyantes de Sant Antoni, elle constate un changement d’ambiance : « Il y a beaucoup d'Anglais mais c’est plus calme qu’auparavant. Les bars ferment maintenant plus tôt. »
La fermeture des bars de West End à 3 heures n’a pas été introduite par le décret-loi de 2020. En 2019, un plan national de protection acoustique (ZPAE) a été mis en place pour « garantir le droit au repos et aux loisirs » dans plusieurs villes d’Espagne. Depuis, les horaires de fermetures ne cessent d’évoluer à la baisse, avec l’accord du conseil municipal de Sant Antoni.

Ambiance galloise, Leah Russel est barmaid depuis 7 ans dans un pub du quartier. Dernière sa tireuse à bières anglaise, elle a suivi les changements : « En 2015, on pouvait rester ouvert jusqu'à 6 heures. »
La crainte du balconing

Après la fermeture des bars, une grande partie des noctambules prolongent la soirée en boîte de nuit. D’autres choisissent de rejoindre la plage ou leurs hôtels, en quête de divertissements.
Pratique interdite avant la ratification du décret-loi, le balconing reste dans le collimateur des autorités. Alcoolisés, certain.es touristes ivres tentent de sauter dans la piscine de leurs hôtels depuis les balcons. Un défi tragique qui a déjà coûté la vie de plusieurs personnes dans les Baléares et que la nouvelle législation essaye d'endiguer en limitant la consommation d’alcool.

Tous les hôtels de l’île sont ainsi concernés par une mesure de prévention. Ils ont pour obligation de mentionner les risques liés au balconing et aux pratiques similaires à l’arrivée des clients. L’article 3-2 dispose que « Les sociétés d'hébergement touristique et les sociétés qui commercialisent des séjours en résidences doivent informer les clients, expressément… des interdictions de ces pratiques. » Il prévoit également une expulsion des clients en cas de tentatives.
Boum boum dans les oreilles

Pour certains hôteliers de Sant Antoni, l’excès du tourisme de borrachera agace. En front de mer, entre les boîtes de nuit branchées et les beach clubs se trouve l’hôtel Ses Savines. Natalia y travaille comme réceptionniste. Elle ajuste son uniforme pour accueillir les clients. Pour elle, le décret-loi ne bouscule pas ses habitudes. La réceptionniste explique : « Il n’y a pas de problèmes avec le balconing ici. On ne veut pas des gens qui viennent pour faire n’importe quoi dans notre hôtel. » Un choix assumé qu’elle justifie par une clientèle familiale.

À quelques pas de la terrasse de l'hôtel, Alejandro s’entraine au basket avec plusieurs de ses amis. À 20 ans, il est originaire de Sant Antoni où il a grandi. Parti à Madrid pour ses études, il revient sur l’île pendant la saison estivale pour travailler comme chauffeur de taxi. Il reconnaît l’apport économique du tourisme de masse, mais se montre plus critique vis-à-vis de l’ambiance générale : « C’est souvent pénible de vivre avec des personnes étrangères qui viennent seulement pour faire la fête. Pour mes grands-parents c’est de plus en plus compliqué. » Alejandro retourne sur le terrain de basket. Derrière lui, les enceintes du O Beach émettent à plein régime.
La fin du mythe

Dans sa robe jaune fluo, Monika Urbanowicz parle sans réserve sur la terrasse d’un café de la playa d’en Bossa. La Polonaise est installée sur l’île depuis 5 ans. Ancienne promoteuse de soirées, elle a monté sa propre compagnie organisatrice de séjours : Ibizach.
La jeune femme a quitté sa famille sur un coup de tête pour se lancer dans cette aventure. Depuis, elle s’est fait une place au cœur de l'île la plus festive de la Méditerranée. Entre les promoteur.euses et les entreprises du secteur, elle raconte les accords tacites qui régissent ce milieu. Mais quand on la questionne sur la légalité de son ancienne activité… « On peut couper l’enregistrement ? Je ne suis pas sûre de pouvoir parler. »
Monika Urbanowicz soigne son image. Elle se recoiffe souvent, se tourne d’un côté puis de l’autre pour regarder qui est autour.

La loi de 2020 lui paraît justifiée : « C’est vrai qu’il y a beaucoup d’Anglais à Sant Antoni et ils n’ont pas forcément de limite quand ils viennent. » Malgré cela, elle n’est pas d’avis de séparer l’île selon les types de population. « Ibiza devrait être pour tout le monde. » Cet idéal d’une île ouverte à tout le monde s’ébranle. « Maintenant, tout devient toujours plus cher : les billets d’avion, les entrées dans les boîtes, les loyers, etc. Par exemple, quand un hôtel ouvre, il doit directement être un hôtel 5 étoiles. »
L’exclusivité devient la cible, la norme. Elle se cherche à tous les niveaux dans une quête débridée d'ascension et de démarcation. « Tout est VIP, même au sein des sections VIP ». Il n’y en aura jamais assez, analyse-t-elle. « Je le vois avec mes propres clients : ils sont prêts à dépenser toujours plus. »

Steeve Valverde, manager de la discothèque Es Paradis, le constate également. Il s’en désole. Dans le club qu’il gère, il avoue avoir été obligé de s’adapter à cette demande en ouvrant des lounges privés : « Le temps des fêtes où tout le monde se mêlait est terminé. Aujourd’hui les clients ne veulent plus se mélanger. »
Accélérée par l’ouverture des beach clubs, la fête ibicenca a rebâti les rapports sociaux. Le monde de la nuit s’est affranchi de temporalité et les compartiments de classes se sont visibilisés.
Il est presque 20 heures. Les avions affluent toujours au-dessus de la playa d'en Bossa. Les promoteur.euses quittent lentement la plage. À leur tour de profiter. Ibiza la blanche va bientôt passer au rythme de la nuit et se couvrir d’un voile d’obscurité. La musique n’en finit pas de crier. La fête n’est pas prête de s'arrêter.

