La communication "pol", la jeunesse en a ras-le-bol

©Jeanne Olagne

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Les jeunes sont exclus des cercles politiques. C'est un problème auquel il faut remédier. Pour ce faire, Isulia, un mouvement culturel local, organise des temps d’échange entre les candidats à la mairie de Bordeaux et les jeunes. Une bonne initiative, certes, qui reste quelque peu lacunaire, limitée par la communication des politiciens.

"Je crois que l’on est là pour écouter vos questions plus que pour faire de la représentation politique", insiste Nordine Raymond, candidat La France Insoumise (LFI)  aux municipales. En effet, la discussion du jeudi 3 novembre à la Base sous-marine entre jeunes et élus a été entachée par la communication de campagne.

Pour ne pas tomber dans leur piège, le groupe de jeunes s’est préparé au cours de deux ateliers encadrés par Claire Mayer, correspondante pour le Monde à Bordeaux et rédactrice en chef de Bordeaux Madame mais aussi par Tom Laporte, créateur de l’association Hémicycle, qui "met la démocratie à la hauteur du citoyen". Alors que les idées de propositions aux élus ont fusé lors de la première rencontre, il faut maintenant les reformuler, les synthétiser et les classer pour les présenter de manière concise et concrète aux futurs candidats. Il y aura 5 thématiques : la sécurité, le logement, les transports, la culture et l’écologie.

Avant de se replonger dans le travail, la journaliste rappelle le contexte de la politique locale et présente les noms de ceux qui seront sûrement présents comme Thomas Cazenave ou encore Mickaël Baubonne. 

Dans cette salle, qui s'apparente à une salle de classe ou une salle de relève  à l’hôpital, aux murs jonchés de poster de brainstorming, les grandes tables et les chaises fluorescentes sont déplacées pour former des îlots pour les groupes de travail. Le but est de rédiger deux propositions par thèmes. Des débats et des discussions naissent entre les jeunes n’ayant pas tous la même sensibilité, ni le même parcours. 

©Jeanne Olagne

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Préparation pour la bagarre

L'objectif de l'initiative portée par Isulia était justement de composer un groupe représentatif de la jeunesse comme l’explique Gabriel, en service civique dans la médiation de l'événement. "On voulait avoir des actifs, des étudiants, des déscolarisés". Mais ce défi, Gabriel l’assume, n’a pas été complètement réussi. Le groupe est composé de quatre bénévoles de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la ville), une étudiante internationale venue d’Equateur, un autre en réinsertion professionnelle mais surtout, d'une majorité d’étudiants au parcours académique plus classique.

"On va s'attaquer à des bêtes qui vont nous graillent !"
Vincent, 21 ans, en service civique à l'AFEV

En revanche, mettre les jeunes au cœur du festival est chose faite "à Isulia, on s'intéresse aux préoccupations de la jeunesse et la politique locale en est une", affirme Cannelle Gié, cheffe de projet en intermittence pour l'évènement avant d’ajouter qu'il est à destination des jeunes "donc il faut leur laisser la parole". En effet, le festival pour sa cinquième édition, mêle la réflexion collective aux découvertes artistiques.

Dans son métier de journaliste-correspondante, pour Claire Mayer, écrire sur la politique locale fait partie de sa routine, notamment à l’approche des élections. La transmission aux générations suivantes lui tient à cœur. "Il faut arrêter de croire que les jeunes sont désintéressés, il n’y a qu’à voir dans les manifestations, énormément de jeunes se sont mobilisés, ils défendent des causes". C’est selon elle, avec des tables rondes et des lieux de discussions comme celui-ci que les choses vont bouger. 

Une fois les dix propositions rédigées, la journaliste et Tom demandent aux jeunes de préparer des "pitchs" pour exposer leurs idées. Claire sera la médiatrice. "J’aimerais m'attarder à ce que les élus ne monopolisent pas trop la parole, je les connais toutes et tous, je sais comment ils peuvent être. Ils font de la langue de bois à gogo". Vincent, l’a bien compris, il va falloir être solide et avoir du répondant, "on va s’attaquer à des bêtes qui vont nous graillent" !

"Ils sont sous-représentés sur les listes électorales"

Le jour-J, pour inverser les rôles, les quatre camarades font face aux candidats et élus, qui eux, sont spectateurs. Sous un chapiteau, sont disposés une trentaine de chaises en plastiques noires, des bancs en bois, des canapés marrons prêts à accueillir l’assemblée.

Claire Mayer, et Ludovic Renard, docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Bordeaux, animent une première conférence qui donne le ton : "Les jeunes n’ont pas de mal à s’engager dans le secteur associatif par exemple. Mais reste encore une difficulté : leur participation à la démocratie représentative. Ils sont sous-représentés sur les listes électorales", constate Ludovic Renard.

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©Jeanne Olagne. Ludovic Renard est interrogé par la journaliste Claire Mayer.

©Jeanne Olagne. Ludovic Renard est interrogé par la journaliste Claire Mayer.

Au premier rang, attentifs, sont assis les jeunes, qui, à l’issue de cette table ronde, prendront la parole pour adresser aux candidats à la mairie de Bordeaux leurs propositions. Pour beaucoup d’entre eux le stress monte. Ça y est, leur tour est arrivé, les délégations politiques se sont installées, en dépit de quelques retards.

©Jeanne Olagne. Vincent (à gauche) et Louis se préparent pour la discussion.

©Jeanne Olagne. Vincent (à gauche) et Louis se préparent pour la discussion.

©Jeanne Olagne. Sofia en pleine relecture.

©Jeanne Olagne. Sofia en pleine relecture.

Claire Mayer mène ce temps d'échange consacré à la Citoyenneté et au pouvoir d’agir, organisé à l’occasion de l’ouverture du festival Isulia le 3 novembre 2025. Elle introduit les ateliers préparatoires et surtout les quatre étudiants qui présenteront leurs propositions : Vincent et Louis en service civique à l’association l’AFEV, Sofia, étudiante internationale en droit et Léa.

©Jeanne Olagne. De gauche à droite : Claire, Louis, Vincent, Sofia et Léa

©Jeanne Olagne. De gauche à droite : Claire, Louis, Vincent, Sofia et Léa

Parmi les cinq champs d’action retenus par les jeunes, l’écologie a fait vaciller les candidats. Thomas Cazenave, sous la bannière macroniste, propose de remplacer les moteurs thermiques par des moteurs électriques. Vincent rétorque : "ce n’est pas une bonne solution à mes yeux, ça s’apparente plutôt à du greenwashing. Les voitures électriques présentent un coût écologique et financier".

Excepté cette petite confrontation que le candidat LFI, Nordine Raymond, a félicité en ces termes "il y a un jeune qui a tenu tête à un ex-ministre du budget, c’était presque un débat, je trouve ça super", les échanges d’égal à égal se font rares. Si tous les candidats se sont accordés sur l’importance de donner la parole aux jeunes, leurs réponses conservent une tonalité paternaliste.

©Jeanne Olagne. Sylvie Schmitt prend la parole.

©Jeanne Olagne. Sylvie Schmitt prend la parole.

"Il faut toujours prévoir un contre-argument"
Claire Mayer, journaliste

Sur la question de la sécurité, les débats se sont cristallisés. Thomas Cazenave s’en va tout simplement, il faut dire que la réunion a pris du retard. Il précise tout de même que le désarmement de la police municipale, souhaité par les jeunes, n’est pas envisageable car "on n’arrive pas à recruter des policiers municipaux s’ils ne sont pas armés", un argument que Vincent a du mal à entendre.

Nathalie Delattre, candidate du parti radical, dresse le portrait d’une "société qui devient de plus en plus dangereuse". Elle s’adresse aux jeunes : "dites vous qu’il y a quelques années j’aurais sûrement partagé votre opinion mais j’ai compris avec l’expérience que la police municipale fait de son mieux. Si vous avez l’occasion, je vous invite à discuter avec eux".

Vincent ne se laisse pas enfumer par les éléments de langage, il se dresse sur sa chaise, peut-être essaye-t-il de se grandir et de gagner en légitimité : "le taux de criminalité depuis 50 ans n’a jamais été aussi bas". Le jeune s’appuie sur des données vérifiées… un réflexe journalistique acquis au cours des ateliers de préparation. Claire Mayer les avait prévenus : "il faut toujours prévoir un contre-argument".

Les écologistes aussi sont tentés d’adopter ce discours un peu méprisant vis-à-vis des jeunes. Typhaine Ardouin, adjointe au maire chargée de la démocratie permanente, précise, au détour d’une conversation sur la culture : "nous n’avons pas les mêmes chiffres, j’aimerais bien que vous me communiquiez vos sources, on pourra s’en reparler à la fin". Cette micro-réflexion anodine mais publique, vient questionner la crédibilité de l’argumentaire défendu par les jeunes.

©Jeanne Olagne. Mickaël Baubonne au premier plan et Nathalie Delattre au micro.

©Jeanne Olagne. Mickaël Baubonne au premier plan et Nathalie Delattre au micro.

Un pas vers la politique participative

Pour Louis qui a aussi porté la voix du groupe sur le devant de la scène, "les candidats se servaient de nos propositions pour étaler leur culture". Il ressort un peu frustré de ces deux heures d’échange, "c’était trop court, j’en voulais encore". Il conclut en ajustant sa veste pied-de-poule impeccable, "ça se voyait qu’ils faisaient plus une campagne qu’écouter vraiment ce qu’on leur disait, on s’y attendait".

Vincent partage le point de vue de son camarade, "c’était trop bien parce qu’on avait la parole. Mais, il faut être réaliste, les élus ont quand même beaucoup parlé. En plus il y a eu quelques guéguerres et pics lancés entre eux alors qu’on était pas là pour ça", regrette-t-il.

En effet, Nordine Raymond, candidat LFI, s’est permis une petite digression pendant la table ronde. Il s’est attaqué frontalement à Nathalie Delattre qui a déposé une pétition contre la venue de Rima Hassan à Bordeaux le lendemain, vendredi 4 novembre, dans le cadre d’un meeting politique, ce qui équivaut selon lui "à museler un représentant de la République". Claire Mayer n’a pas hésité à recadrer le débat; "on va rester dans le sujet s’il vous plaît".

©Jeanne Olagne. Nordine Raymond suivi de près par son responsable en communication, au fond au manteau long.

©Jeanne Olagne. Nordine Raymond suivi de près par son responsable en communication, au fond au manteau long.

Maxime Papin, conseiller municipal écologiste, était installé dans le fond de la salle, emmitouflé sous une couverture, un bonnet sur la tête. Il n’a pas manqué d’applaudir les jeunes ou de désapprouver les réponses des opposants à la majorité. "Je suis convaincu que les idées doivent venir du citoyen, du terrain. Maintenant il faut trouver un moyen pour que les jeunes parlent régulièrement avec leurs élus", constate-t-il décidé.

Cet événement organisé par Isulia reste exceptionnel. Sofia, étudiante internationale en droit, a apprécié prendre la parole "surtout devant tout le monde", c’est un exercice auquel elle ne se confronte pas tous les jours. Peut-être que des discussions moins formelles et plus récurrentes entre les jeunes et leurs élus permettraient de dépasser la communication politique.

Si les candidats ont participé à cet événement, c’est aussi pour servir leur campagne, à en croire ceux qui se font prendre en photos, ceux qui ne répondent que par des discours réchauffés ou ceux qui balancent des "pics" à tout va. Difficile pour les jeunes d'établir une vraie discussion et de discerner la sincérité politique.