Enseignants : le cumul d'emplois comme planche de salut

Élise est instit’ depuis 27 ans et adore son métier. Elle fait partie des 10,4 % d’enseignants du public à temps partiel selon les statistiques publiques de l'éducation nationale (DEPP). Mais son 3/4 temps ne rime pas avec repos : chaque lundi, elle troque ses cahiers pour sa ponceuse et devient Madam’ Mado. Sa spécialité ? Rénover les fameux buffets Mado. Un exemple de cumul d'emplois qui attire les enseignants, reflet du besoin pour nombre d'entre eux d'arrondir leurs fins de mois. Immersion dans l’atelier improvisé d’Élise, à La Brède.

"Ma seconde activité compense complètement la perte de revenu liée à mon 3/4 temps à l'école. Ce mois-ci [octobre 2025], mon salaire de rénovation dépasse même mon salaire d'enseignante." Élise s'empare d'un masque FFP2 qui lui sert de protection contre la poussière de bois et allume sa ponceuse.

En 2017, 13% des enseignants du second degré cumulaient déjà un autre emploi à côté des cours selon la DEPP. Contactés, ni l'INSEE ni le Rectorat de l'académie de Bordeaux, ni le ministère de l'Éducation nationale n'ont pu fournir de chiffres plus récents car le cumul d'activités est rarement référencé. Quoi qu'il en soit, l’exemple d’Élise donne des idées à ses collègues qui se veraient bien se lancer, elles aussi, dans une profession parallèle.

Au fond du jardin à La Brède, une grange fait guise d'entrepôt et d'atelier décapage. Les disques de papiers de verre usés s'empilent sur un établi et un grand buffet beige couvert de sciure attend son tour.

Disques de ponçage dans l'atelier d'Élise

Disques de ponçage dans l'atelier d'Élise

Un buffet Mado dans l'atelier d'Élise en attente de rénovation. Diminutif de « Maison Dominique », nom d’un ébéniste français qui a lancé dans les années 40-50 la fabrication d’une série de buffets de cuisine.

Un buffet Mado dans l'atelier d'Élise en attente de rénovation. Diminutif de « Maison Dominique », nom d’un ébéniste français qui a lancé dans les années 40-50 la fabrication d’une série de buffets de cuisine.

4% : c'est la proportion d'enseignants français se sentant valorisés dans la société. Révélé en octobre par l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), ce chiffre fait réagir Élise. Elle abaisse son masque : "C'est vrai, on ne me dit pas au quotidien que ce que je fais avec mes maternelles est génial, non, ça parait normal". Avec la rénovation, c'est différent. Elle reçoit beaucoup plus de compliments et d'encouragements avec les retours des clients et les republications sur les réseaux sociaux. Mais la valorisation d'un travail ne passe pas seulement par la reconnaissance des autres. Elle passe aussi par la reconnaissance salariale.

"Je n'ai pas choisi le métier d'enseignante pour l'argent ni même pour la reconnaissance, je trouve mes collègues et mes élèves super, ça me suffit". Mais à la maison, la réalité économique la rattrape. Élise est divorcée et mère de 5 enfants, quand certains doivent être aidés pour payer leur appartement, les autres ont des études à financer et plus ils grandissent, moins Élise touche d'aide de la CAF.

Donc pour sauver ses finances, ce qui était une passion est devenu une entreprise. Une entreprise à domicile.

L'étape peinture se déroule dans la cuisine à l'abri de la poussière volante. Depuis ses premiers Mados, Élise s'est diversifiée : chaises en formica, tables de ferme ou moulins à café... Aujourd'hui, il est question d'un bibus, une petite bibliothèque dont elle a refait les étagères et le fond abîmés. A côté du poêle, on joue de la guitare et le chat saute de meuble en meuble. La couleur du petit bibus ? un Vert de terre.

"Avec un seul revenu dans mon foyer, j'avais des fins de mois difficiles. La rénovation de meubles est un complément de salaire non-négligeable."

"Je le vois bien avec mes amies enseignantes, seules, elles ne s'en sortent pas."

"Cette passion pour la rénovation est née grâce à une amie d'ailleurs. J'ai dû l'aider à aménager sa maison après un déménagement. J'ai adoré ça. C'est devenu mon second métier."

Avant - Après du bibus. Source : @madammado_ma_dit

Avant - Après du bibus. Source : @madammado_ma_dit

Cumuler deux activités professionnelles est autant un choix de vie pour Élise, qu'une nécessité économique. « Je rénoverais des meubles même sans être payée, j'adore toutes les étapes de la rénovation mais grâce à ça je ne suis plus dans le rouge, je peux partir en vacances, dépenser pour des sorties culturelles... » Pour avoir le temps de rénover ses meubles anciens, Élise délègue sa classe chaque lundi depuis 3 ans à Amélie, enseignante remplaçante.

"J'aimerais me mettre à mi-temps pour me consacrer encore davantage à la rénovation mais il n'y a pas assez de remplaçants en Gironde."

Voilà une autre réalité du métier : la crise de recrutement. Cette année encore, les concours étaient déficitaires. Dans une enquête sur l’attractivité du métier d’enseignant parue en juin 2025, France Stratégie pointait aussi du doigt la hausse des démissions dans l'Education nationale. Porteuse de l'étude, Johanna Barasz, montre que cette tendance à la démission n'est plus l'apanage des stagiaires mais des enseignants de plus de cinq ans d'ancienneté qui constituent 60% des démissionnaires.

"Quand les enseignants se comparent à leurs homologues d’autres pays ou aux autres fonctionnaires de catégorie A, ce qu’ils sont eux-mêmes, ils sont perdants, et même de plus en plus perdants" pouvait-on lire de la voix de l'autrice dans un entretien accordé au Monde.

Salaires annuels bruts statutaires minimaux des enseignants en début de carrière en Europe. Source : Eurydice 2023/2024 (dernières données disponibles)

Salaires annuels bruts statutaires minimaux des enseignants en début de carrière en Europe. Source : Eurydice 2023/2024 (dernières données disponibles)

En dégradant les conditions de travail de ceux qui restent, la pénurie engendre la pénurie. Les difficultés de recrutement rigidifient le mouvement des enseignants et se traduisent par des difficultés de plus en plus importantes à obtenir une mutation ou un temps partiel par exemple.

"Mes deux parents étaient profs. Mon père prof de français agrégé et ma mère prof d'espagnol. À leur époque, c'était une profession intellectuelle respectée et ils avaient un autre train de vie. On partait en vacances tous les hivers et tous les étés en location."
Élise Guimet

Les parents d'Élise étaient deux à subvenir aux besoins du foyer et les professeurs ont souvent plus de moyens d'augmenter leurs salaires que les instituteurs comme elle, avec, par exemple, les corrections, l'animation de conférences, les cours particuliers ou la vente de leurs ressources pédagogiques.

Depuis la rentrée scolaire 2023, l'État a fait la promesse qu'aucun professeur ne serait payé en dessous de 2 000 euros net mensuel.

Mais en retrouvant une de ses premières fiches de paie d'enseignante titulaire, Élise tique. Elle convertit. Son premier salaire était de 9 625 francs soit 2 248 euros net. "Aujourd'hui on propose 2 000 euros aux jeunes qui commencent mais à leur stade je gagnais déjà plus que ça" constate-t-elle.

Élise devant sa première fiche de paie d'enseignante stagiaire avant d'être titularisée.

Élise devant sa première fiche de paie d'enseignante stagiaire avant d'être titularisée.

Le salaire des enseignants augmente avec l'ancienneté mais les professeurs des écoles (maternelle et élémentaire), comme Élise, restent les moins bien payés de tous les enseignants titulaires. Dans une note publiée en août 2025, la DEPP s’intéresse à l’évolution du salaire des enseignants titulaires entre 2022 et 2023.

Selon l'étude, en 2023, les professeurs des écoles perçoivent en moyenne un salaire net de 2 680 euros contre 2 920 euros net pour l’ensemble des enseignants. Selon ces mêmes statistiques, les professeurs agrégés et de chaire supérieure gagnent 1,5 fois plus que les professeurs des écoles.

Pourtant, les enseignants du 1er degré bénéficient de la même grille indiciaire que les enseignants du 2nd degré. La différence de revenus se joue alors sur des compléments de rémunération moins fréquents (moins de primes pour les heures supllémentaires), sur une moins grande longévité du corps des professeurs des écoles (ils sont moins nombreux à atteindre la hors classe et la classe exceptionnelle) mais aussi sur une plus grande proportion à être en temps partiel ou incomplet, comme Élise.

Une demande d'octroi ou de renouvellement de temps partiel est accordée par l'inspecteur d'académie ou le recteur. Et seulement certaines activités secondaires sont autorisées dans la fonction publique. Élise a fait la demande d'un temps partiel pour un cumul d'activité concernant un métier d'art. Mais ce sera sa dernière année à 3/4 temps car l'autorisation expire au bout de 3 ans. En attendant, chaque semaine, elle trouve un réel équilibre entre ses deux activités...

"Le lundi, c'est journée Madam Mado. Je ponce le matin, je peins et tapisse l'après-midi. La journée passe vite, je peux travailler 8 heures d'affilée. Quand je me pose, j'ai le ressenti d'un vendredi soir."

"Mardi, c'est école avec tout le temps un œil sur Leboncoin, la réno ne sort jamais de ma tête. Je montre à mes collègues mes dernières acquisitions et ce que je projette d'en faire."

"Mercredi, les maternelles n'ont pas école alors j'en profite pour aller chercher un meuble ou en livrer un. Je travaille depuis chez moi donc je suis efficace. Dès que j'ai un moment je bricole."

"Jeudi et vendredi je retrouve mes élèves. Depuis que je m'y connais bien en peinture et en outils, je leur propose davantage d'activités manuelles et artistiques. En ce moment, on peint une fresque sous le préau. Je me repose physiquement à l'école. Avoir un temps plein en rénovation m'épuiserait."

"Le week-end évidemment je m'y remets. Pendant les vacances aussi. En fait, dans la semaine, je fais presque 3 jours d'école et 4 jours de bricolage."

L'année dernière, Élise a hésité à demander une rupture conventionnelle. Mais la fatigue, la rentrée d'argent irrégulière et les risques de blessures liés à son activité de rénovation l'ont ravisée.

Cette nouvelle façon de partager son temps de travail apparaît comme une piste à la problématique du renouvellement des générations d'enseigants, quand 37% d'entre eux pourraient partir à la retraite d’ici cinq ans. À condition bien sûr, que ce choix ne soit pas uniquement contraint par une trop faible rémunération, et qu’il ne soit pas source d’une surcharge de travail.

Dans le salon Brédois encombré de meubles à livrer, le chat vient de s'assoir sur les genoux d'Élise, ce qui la forcera, en tout cas pour ce soir, à se reposer un peu près du feu.

Lire aussi cette article de Reporterre sur le cumul d'emplois des agriculteurs, un modèle qui fait école dans d'autres secteurs : Profs, ingénieurs, livreurs : ces paysans cumulent deux métiers