Médaillés sans papiers, le combat des lutteurs
de l’INSEP
Champions de France ou d’Europe, lutteurs géorgiens ou russes, ils restent invaincus sur le tapis. Hors de l’arène, d’autres règles les font vaciller. Entre entraînements intensifs et incertitudes administratives pour l’obtention de la nationalité française, ils livrent à l'INSEP un double combat pour décrocher une qualification aux Jeux olympiques de Los Angeles.
Au premier étage du complexe d’Oriola, à l’INSEP, le tapis claque de nouveau. L’équipe de France de lutte gréco-romaine est de retour après les Championnats d’Europe de Tirana. Blessé à l’épaule, Vladimeri Karchaidze, double champion de France et champion d’Europe U23 en 2025, n’a pas fait le voyage. Né à Sartichala, en Géorgie, où ce sport est une institution, il débute à 9 ans avant d’arriver en France à 15 ans et d'intégrer rapidement l'INSEP. Déterminé, il mène un second combat, administratif celui-là pour « rester dans la zone ». Le 21 décembre 2025, son nom paraît enfin au Journal officiel. Vladimeri Karchaidze obtient la nationalité française.
«L'agent des lutteurs,
c'est l'assistante
sociale »
C’est une bataille qui dépasse largement l’enceinte du gymnase. Aux pieds de Christophe Guénot, deux tatanes frappées du blason de Superman : l’entraîneur de l’équipe de France veille sur ses athlètes en toute situation. Au-delà de la préparation physique, il suit de près l’avancement des dossiers administratifs de ses combattants immigrés. Des processus lourds qui nécessitent une grande patience face à la multitude de documents exigés par la préfecture : « Il en manque toujours un », se plaint le coach. Immanquablement, ces démarches empiètent sur la concentration des sportifs. Avec une nationalité compromise, Vladimeri Karchaidze peine à garder ses appuis : « Ça te fait cogiter. Tu te demandes si tu vas l’avoir ou pas ». Un accompagnement compliqué, justifié par la faible exposition de la discipline : « C’est un sport encore amateur. L’agent des lutteurs, c’est l’assistante sociale. », soupire Christophe Guénot en haussant les épaules.
Si certains obtiennent de l’aide, d’autres voient leur dossier s’enliser. Garik Gigolian ne bénéficie pas du même sort que son ami. Avant d’arriver en France, le lutteur était classé numéro trois en Russie. Repéré dans les gymnases de son pays natal, il est envoyé en France pour élever le niveau des lutteurs de l’hexagone. Sans la nationalité, il a d’abord demandé l’asile. Refusé. Garik Gigolian a ensuite déposé une nouvelle demande pour intégrer l’équipe des athlètes réfugiés et pouvoir participer aux Jeux olympiques. Sans réponse. Malgré ses documents, sa signature, son acte de naissance et sept ans en France, le lutteur est toujours privé de compétitions internationales. Maintenant, il se lance dans une course contre la montre : « À 30 ans, je sais que 2028 sera ma dernière chance dans une catégorie comme les 60 kg. Les JO c’est mon rêve depuis tout petit ». En janvier 2026, il était l’un des seuls athlètes présents sur le territoire français à ne pas pouvoir participer à la compétition internationale Henri Delagne, à Nice.
À l’INSEP, la salle d'entraînement se vide mais Gildas Chambinaud pédale encore. Il doit perdre un kilo avant une pesée le lendemain. Le double champion de France U20 s'entraîne deux fois par jour avec Garik Gigolian : « J'ai une relation assez fusionnelle avec lui, je le vois plus que ma famille, on est tous les jours ensemble ».
Face à la machine administrative, le partenaire d'entraînement du lutteur Russe reste impuissant. A l'entraînement, c’est surtout son niveau qui impressionne : « Je suis persuadé que si tu le mets sur le circuit international il est médaillé européen ou mondial. » confie son coéquipier. Quintuple champion de France, Garik Gigolian reste invaincu sur le sol français. Gildas Chambinaud se rappelle de ses visites fréquentes à son club avant qu’il intègre l’INSEP : « A la fin des entraînements il prenait le temps pour me faire travailler la technique. C’est vraiment son point fort ».
« Quand il manque
une pièce, c’est cuit »
Patrick Vazeilles a vu passer, dans sa pile de dossiers, ceux de Vladimeri Karchaidze et Garik Gigolian. L’ancien directeur de la performance de l’INSEP pointe ce qui lui apparaît comme l’éléphant dans la pièce : le contexte géopolitique lié à la guerre en Ukraine. « Je suis pas très optimiste pour lui ».
À cela s'ajoute un durcissement des conditions d'obtention de la naturalisation des athlètes : « la position de la France n'est plus celle des années 90 ». Il y a aussi la capacité de gestion administrative des familles. Si certaines conservent précieusement tous les documents, d’autres font état de retard ou d’incompréhension: « Quand il manque une pièce, c’est cuit », assume Patrick Vazeilles. S'il a accompagné les athlètes dans ces démarches, c’est parce qu’il connaît l’enjeu. Sans un dossier complet et validé, les portes de l'INSEP peuvent se refermer, un matin comme les autres. « C’est arrivé à des athlètes égyptiens. On ne les a plus revus. »
L’ancien responsable du haut-niveau reste lucide sur la différence de traitement des dossiers. Lorsque certains se trouvent dans l’impasse, d’autres sont poussés grâce à leurs résultats sportifs, et les potentielles médailles qu'ils peuvent ramener à la France : « C’est un réel argument politique, une attente forte de l'État ». Patrick Vazeilles se rappelle de la situation du Géorgien, un « cas qui urgeait », son dernier avant de passer le flambeau : « J’ai porté son dossier car c’est un vrai potentiel olympique. » Il s’était engagé personnellement auprès de l’athlète. Alors que la date d’échéance de son titre de séjour se rapproche, l'ex-directeur de la performance passe par le dispositif de nationalité sportive, un levier pour les athlètes à haut potentiel. Il contacte alors la préfecture de la Moselle, pour pousser le dossier, appuyé par le ministère des sports et l’agence nationale des sports (ANS), jusqu'à obtention de sa naturalisation.
Par message, le Géorgien naturalisé échange avec un autre lutteur gréco-romain, un ami proche. Depuis novembre 2025, à Nantes, Tanguiz Dalakishvili est visé par une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Le motif : une intégration insuffisante et des ressources financières trop limitées. Il attend le verdict des juges d’ici 18 à 24 mois. Pour éviter les contrôles de police et dans l’impossibilité de passer son permis, lui qui est aussi entraîneur doit faire 18 km en trottinette pour se rendre à son club tous les jours. « Tu as peur que la police t’arrête en tant que criminel, ils nous mettent sur le même niveau en tant qu’OQTF ». Pourtant, en 4 ans, son club est passé de 23 à 224 inscrits. « Mon CV, c’est mon compte Instagram », comptabilisant plus de 150k abonnés avec qui il partage ses entraînements quotidiens. Dans les 300km autour de sa ville, c’est le seul spécialiste de lutte gréco-romaine, selon son avocat.
« À un moment, je voulais même arrêter
la lutte »
Dans sa chambre à l’internat de l’INSEP, Vladimeri jette un œil aux documents administratifs qu’il a envoyés à la préfecture.
Dans sa chambre à l’internat de l’INSEP, Vladimeri jette un œil aux documents administratifs qu’il a envoyés à la préfecture.
À l’INSEP, Vladimeri souffle. Il rentre à l’internat après son entrainement. Au pied des bâtiments en briques ocres, son ami Rakhim Magamadov, double champion du monde U20, le salue. Le Géorgien rentre dans sa chambre au deuxième étage : « Ici c’est ma deuxième maison. » Une rangée de chaussures, quelques parfums et un tableau en perles à repasser, portant l’inscription « LA 28 ». « C’est ma petite sœur qui l’a fait ». Sous la table de chevet, les papiers pour la préfecture dorment. Lui aussi était OQTF avant d’intégrer le centre de formation : « À un moment, je voulais même arrêter la lutte ». Ce combat derrière lui, le lutteur se projette sur les Jeux olympiques qui l'attendent dans deux ans, et compte « remercier avec les médailles ». Sur son téléphone brillent les cinq anneaux, son nouveau fond d’écran. Los Angeles l'attend.
Tableau en perles à repasser réalisé par la petite sœur de Vladimeri, où figure l’inscription « LA 28 ».
Tableau en perles à repasser réalisé par la petite sœur de Vladimeri, où figure l’inscription « LA 28 ».
Article / Photos : Théo Lamarque
Illustrations : Vaitea Commeleau


