Ces femmes qui choisissent de ne pas reconstruire leur sein après un cancer
Samedi 7 octobre à Bordeaux, l’évènement Rose Tattoo, organisé à l’occasion d’Octobre rose réunissait femmes et bénévoles soignées d’un cancer du sein. Pour des raisons de santé ou de fierté, une partie d’entre elles ont refusé la reconstruction mammaire.
Au sommet de l'hôtel Radisson Blue de Bordeaux, un groupe de femmes de tous âges discute autour d’une table basse couverte de prospectus. L’association Sœur d’encre propose, ce week-end là, l’événement Rose Tattoo. Des tatoueuses de toute la Gironde recouvrent gratuitement les cicatrices de femmes ayant subies une mastectomie. Tous les corps défilent sous leurs aiguilles. Des femmes aux torses plats, asymétriques, amazones ou refaits. Tous arborent des bouquets de fleurs noires et blanches. Pour Jeanne*, la décision de ne pas se faire reconstruire la poitrine découle de cette nouvelle possibilité de sublimer ses cicatrices. “Le tatouage change le regard des gens et ce que je perçois dans leur regard, ils ne s’attardent plus sur mon absence de poitrine, mais sur mon tatouage.”
En France, en 2023, plus des deux tiers des femmes ayant subi une ablation après un cancer du sein, ont décidé de ne pas se faire reconstruire. Si les raisons sont diverses, une des plus récurrentes reste l’opération assez lourde que cette reconstruction entraîne.
La mastectomie est déjà une intervention douloureuse et traumatisante. Elle conduit à l'ablation du sein pour éliminer la tumeur. La mastectomie peut être totale ou partielle, la chirurgie enlève la totalité du sein ou seulement une partie.
Mutilées, amputées, dépossédées de leur féminité : les mots utilisés pour décrire la mastectomie sont souvent aussi violents que la maladie elle même. C'est pourquoi autant de femmes ne veulent pas entendre parler d'une nouvelle intervention, que ce soit pour la pose d'une prothèse mammaire ou pour la reconstruction chirurgicale du sein.
Face à ces réticences, il est aujourd'hui possible d'entamer la reconstruction pendant l'opération de mastectomie. C'est le cas lors de la plupart des recours à la prothèse mammaire. « La mastectomie avec reconstruction mammaire immédiate va devenir le standard des recommandations de traitement chirurgical du cancer du sein justifiant une mastectomie » , assure le Docteur Jean-François Honart dans un article publié dans les Annales de chirurgie plastique esthétique, cité par le Figaro.
Assise sur les grands canapés gris de la réception, Jocelyne se confie. Fuyant l’ambiance bruyante de la terrasse, elle avoue à demi-mot avoir peur que son corps ne supporte pas la greffe et fasse un rejet. Un phénomène occasionnel qui arrive notamment lors des reconstructions plastiques. Les risques sont accrus pour la pose d’une prothèse mammaire par rapport à la greffe chirurgicale. Des complications post-opératoires sont possibles.
Les reconstructions plastiques sont cependant de moins en moins pratiquées. Les chirurgiens privilégient les opérations de reconstructions chirurgicales. Mais, si la technique offre de meilleurs résultats esthétiques, l’opération est plus longue et nécessite trois ou quatre hospitalisations en plus de la mastectomie. Des circonstances qui dissuadent ces femmes tout juste sorties de soins intensifs.
Debout sur la terrasse du Radisson Blue, Elsa* témoigne un verre de jus à la main. Le sourire aux lèvres, mais la voix grave, elle se plaint du traitement lourd et épuisant qu’elle a subi entre 2018 et 2019. A sa sortie de soins, l’idée de retourner sur le bloc opératoire était impensable pour la quinquagénaire. “Me faire opérer de nouveau, c'était comme infliger des tortures supplémentaires à mon corps déjà meurtri”. Quatre ans plus tard, elle ne regrette pas cette décision : “je suis très fière de m’être écoutée pour une fois”, confie-t-elle.
“Une féminité qui va au-delà de la poitrine”
A 67 ans, Jocelyne ne voit pas la nécessité d’une telle opération, “je n’ai plus personne à qui plaire”, ajoute-t-elle.
Assise sur le fauteuil d'à côté, Sandrine* interrompt la doyenne de la pièce. Pour cette grande dame au visage grave, “la féminité va au-delà de la poitrine”. Elle a choisi un parcours opposé. “j’ai voulu me faire enlever l’autre sein pour une question d’équilibre. Je n’ai pas pensé à la reconstruction, c’est un parcours trop long”. Elle considère ses cicatrices comme des marques de guerre.
Adrien Durazzo est docteur en médecine, il a soutenu en 2018 une thèse intitulée Raisons de non reconstruction des femmes mastectomisées à l’APHP (Assistance publique des hôpitaux de Paris, ndlr). Il y relève que la moitié des femmes qui n’ont pas souhaité avoir recours à la chirurgie ont témoigné se sentir bien dans leur corps amazonien. Elles ne ressentent pas le besoin de reconstruire leur sein atrophié et entendent vivre avec leur nouvelle silhouette. Néanmoins, la plupart ont pointé l’impact de la séduction sur le choix d’avoir recours à cette opération.
Seniors, mariés depuis longtemps ou veuves, elles ont déclaré, à l’instar de Jocelyne, ne pas vouloir se faire reconstruire la poitrine car elles n’avaient plus envie ou besoin de séduire. Chez les femmes en couple, la position du compagnon est aussi un facteur important sur la décision des patientes. Dans la plupart des cas, les hommes incitent leur partenaire à se faire opérer, une opération qu’ils estiment importante pour la suite de leur vie de couple.
Le travail d’Adrien Durazzo a été primordial pour comprendre les motivations des victimes d'un cancer du sein pour se faire reconstruire la poitrine ou non. Ses conclusions ont été fortement reprises dans la proposition de loi adoptée par le Sénat en 2019. Ce texte vise à répondre aux difficultés d’accès et aux manques d’information qui entouraient la reconstruction mammaire. Il propose une obligation d’information de la part des chirurgiens. Surtout, le manquement à une telle obligation serait constitutif d’une faute professionnelle. Le médecin en question pourrait voire sa responsabilité civile et pénale engagée, il risque également une sanction disciplinaire pouvant aller dans les cas les plus graves jusqu’à la radiation de l’ordre des médecins.
Mais cette proposition de loi adoptée il y a quatre ans par la chambre haute n’a jamais été mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, elle n’est donc pas appliquée. C’est la preuve du manque d’ambition politique lorsqu’il s’agit des traitements post-opératoires des patientes, pour un sujet qui fait pourtant consensus politiquement, au-delà des clivages partisans. “En France, on traite très bien le cancer du sein. Mais pas la femme qui a un cancer du sein”, conclut le professeur Laurent Lantieri, cité par le Figaro.
*Les noms portant un astérisque ont été modifiés

