À Bordeaux, une solidarité associative à toute épreuve

Les Robins de la Rue, une association solidaire basée au Taillan-Médoc organise des maraudes dans Bordeaux toutes les deux semaines. Un engagement qui semble s'être imposé comme une évidence pour les bénévoles de tous âges et tous horizons, malgré les difficultés de la mission. Reportage.

"Gabriel, Gabriel, on m'a dit que tu venais avec deux amies !" : sur le trottoir des allées des Chartres à Bordeaux, Marie-Corinne s'active pour répartir sur les différentes maraudes les bénévoles que la pluie et le froid de ce début de mois de novembre n'ont pas découragés de venir. Il est presque 19 heures et la quarantaine de personnes qui ont répondu présentes tente de se protéger à l'aide de capes ou de parapluies. Éclairés par la faible lumière des lampadaires, les bénévoles patientent, discutent et mettent des bâches sur les chariots remplis de vivres, vêtements et couvertures afin de les protéger de l'averse.

Marie-Corinne, membre de l'association bordelaise "Les Robins de la Rue" et coordinatrice principale de la maraude de ce mercredi soir, ne ménage pas ses efforts pour organiser le départ des différents groupes. "Il y a deux choix", explique-t-elle à Gabriel, "On est suffisamment nombreux sur Grand Théâtre donc est-ce que vous voulez aller sur une autre maraude pour rester ensemble ? Il y a République et Grosse Cloche mais demande-leur s'il ont de la place, demande-leur". Chaque groupe finit ainsi par partir dans sa direction, tirant derrière lui un grand chariot qui tressaute sur les pavés du boulevard.

Une quarantaine de bénévoles se sont réunis mercredi 5 novembre pour participer à la maraude.

Une quarantaine de bénévoles se sont réunis mercredi 5 novembre pour participer à la maraude.

Marie-Corinne et Patricia, 64 et 65 ans, font partie du noyau dur des bénévoles dans l'association.

Marie-Corinne et Patricia, 64 et 65 ans, font partie du noyau dur des bénévoles dans l'association.

Gabriel, étudiant en service civique, vient régulièrement depuis deux mois et demi.

Gabriel, étudiant en service civique, vient régulièrement depuis deux mois et demi.

Lima et Mélodie viennent faire leur deuxième maraude à Bordeaux.

Lima et Mélodie viennent faire leur deuxième maraude à Bordeaux.

Ce petit rituel, Marie-Corinne le connaît par cœur. Retraitée âgée de 64 ans, elle a décidé de rejoindre l'association il y a trois ans, en décembre 2022. Une découverte fruit du hasard, nous raconte-t-elle : "Ma fille a rencontré Corinne, la présidente [de l'association les Robins de la Rue], un soir de maraude, qui a été particulièrement accueillante et gentille quand elle a posé des questions. En rentrant, ma fille m'a dit :'hé maman', tu devrais aller les voir'". Puis l'ancienne infirmière continue avec un grand sourire : "J'avais plein de choses à donner, des vêtements, des couvertures et j'ai été très bien accueillie. C'est cette première rencontre qui m'a motivée à rejoindre l'association."

"C'est beaucoup, beaucoup de travail. Il faut faire des récup, trier, ranger, préparer les vêtements et les chaussures..."
Marie-Corinne, 64 ans

Depuis, elle ne regrette pas son choix de s'investir à fond dans l'association. Car les maraudes ne sont que la partie immergée de l'iceberg : "c'est beaucoup, beaucoup de travail. Il faut faire des récup, trier, ranger, préparer les vêtements et les chaussures, préparer aussi la nourriture : les sandwichs, les plats chauds, etc."

Ce qui la motive et nourrit son engagement, c'est de venir en aide aux sans-abris mais surtout, l'ambiance de l'équipe de bénévoles. "Voilà, je me suis investie et j'adore ça. Ici, l'équipe est super sympa.", résume Marie-Corinne avec enthousiasme.

De son côté, Gabriel, étudiant de 25 ans, vient régulièrement depuis qu'il a découvert l'association il y a deux mois et demi. À l'exception d'une expérience "avec une autre asso le jeudi soir, qui est de plus petite ampleur", il n'avait jamais fait de maraude avant. Sa motivation pour venir ? "L'envie de découvrir", explique-t-il : "j’avais beaucoup de temps libre en fin d'étude, je me suis dit que je pouvais peut-être le mettre à profit et être utile."

"Parfois, j'ai été confronté à des scènes de grande violence, comme un mec qui tabassait un autre mec à terre sans s'arrêter."
Gabriel, 25 ans

Son objectif en venant était aussi de "découvrir les conditions réelles de la rue, ce que ça implique de vivre, et de pouvoir échanger avec des personnes qui souffrent de sans-abrisme". Pourtant, ce n'est pas toujours facile d'aller sur le terrain : "Parfois, j'ai été confronté à des scènes de grande violence, comme un mec qui tabassait un autre mec à terre sans s'arrêter." Mais cette violence est loin de le décourager à s'engager : "ça me motive justement au contraire à revenir, ça me prouve que j'ai pas tort quand je me dis que c’est un milieu difficile".

En service civique au centre d'accueil Saint Nicolas, géré par la société Saint-Vincent de Saint-Paul, Gabriel y a fait la connaissance de deux amies venues l'accompagner ce soir. Trempées par la pluie mais motivées, Lima et Mélodie, 32 et 29 ans, ont fait leur première maraude la semaine dernière, "avec l'association bordelaise Karavan".

"C'est une activité noble et si ça peut donner le sourire aux gens qui sont à la rue, je me dis pourquoi pas."
Lima, 32 ans

Pour elles, venir à la maraude des Robins de la Rue s'inscrit dans la continuité d'un engagement social qu'elles vivent au quotidien. Mélodie est éducatrice spécialisée tandis que Lima est "assistante manager" à l'accueil de jour Saint-Nicolas (ouvert en 2023 par la société Saint-Vincent-de-Paul et l'Ordre de Malte pour répondre aux besoins prioritaires des personnes en situation de grande précarité, NDLR). "J'ai toujours aimé être dans des associations, pouvoir me rendre utile, venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. On peut dire que j'ai toujours œuvré dans ce milieu", explique Lima enthousiaste. La jeune femme tient en haute estime les maraudes : "C'est une activité noble et si ça peut donner le sourire aux gens qui sont à la rue, je me dis pourquoi pas".

Parmi les produits distribués, il y a des fruits frais comme des pommes et des clémentines, qui ont été donnés gratuitement lors de collectes ou achetés auprès de la Banque alimentaire.

Les bâches ont permis de conserver relativement au sec les sucres, petits chocolats ou bonbons distribués aux bénéficiaires de la maraude avec une boisson chaude.

Lorsqu'elle arrive à Grand-Théâtre, l'équipe de bénévoles est déjà attendue par un groupe de personnes qui tentent de se protéger de leur mieux face à la pluie. On positionne les chariots les uns à côté des autres, de façon à former une ligne de stands improvisés.

Alfonso, 48 ans, vient souvent à la maraude devant le Grand-Théâtre.

Alfonso, 48 ans, vient souvent à la maraude devant le Grand-Théâtre.

Après être resté une grosse demi-heure sur place, le groupe de Robins de la rue repart avec le restant des provisions, direction la place Saint-Projet. Le lieu est plus calme, plus propice à des discussions et à un moment de partage avec les sans-abris comme Gaëtan, un habitué des maraudes.

Gaëtan, 36 ans, aime venir discuter autour d'un café lors du passage des Robins de la rue.

Gaëtan, 36 ans, aime venir discuter autour d'un café lors du passage des Robins de la rue.

Aurore, elle, en profite pour souffler un peu : "c'est plutôt calme aujourd'hui", constate la jeune femme de 27 ans. Chargée de la distribution des produits d'hygiène, elle fouille de temps à autre pour sortir un petit savon ou une brosse à dent, tout en racontant son parcours. Cette étudiante dans le domaine de la santé publique fait partie, depuis son arrivée en avril 2023, des bénévoles les plus fidèles et les plus réguliers : "je fais la quasi totalité des maraudes, j'en rate trois à quatre par an", reconnaît-t-elle.

Aurore fouille son chariot à la recherche de produits d'hygiène.

Aurore fouille son chariot à la recherche de produits d'hygiène.

Avant de rejoindre l'équipe des Robins de la Rue, la jeune étudiante s'était déjà engagée dans le social : "Ça faisait un moment que j'étais un peu dans le milieu associatif, j’avais commencé avec les restos du cœur, restau populaire, etc. Mais dans ce type de structure les horaires ne sont pas très arrangeant quand on est dans la vie active, avec beaucoup d'actions en journée. Alors qu’ici c'est le mercredi soir, une fois toutes les deux semaines", explique-t-elle.

Un engagement qui fait d'autant plus sens pour elle face à l'augmentation du nombre de personnes qui basculent dans la précarité, ce qu'elle a constaté de ses propres yeux. "Il y a eu une évolution, il n'y a pas photo, surtout depuis un an et demi. Les premières maraudes, c'était rare qu'on en finisse des caddies. On allait jusqu’à Meriadeck mais comme on a commencé à être constamment dévalisés, on ne pouvait plus y aller parce qu’il n’y avait plus rien à donner", explique Aurore, ajoutant : "On a été obligés de réorganiser notre asso autour de ce fait-là".

Pourtant, selon le dernier recensement mené à l'occasion de la 4ème Nuit de la solidarité en janvier dernier, le nombre de sans-abris aurait légèrement diminué à Bordeaux entre 2024 et 2025. Mais ce constat reste sujet à controverse car "le recensement, mené en une seule soirée, ne peut prétendre à l’exhaustivité" a rappelé, Claire Philippe, urbaniste à l’agence d’urbanisme Bordeaux Aquitaine, dans des propos rapportés par Rue89Bordeaux.

D'autant que les bénéficiaires des maraudes ne sont pas forcément à la rue puisque l'équipe des Robins de la Rue n'opère pas de distinction du degré de sans-abrisme. "Nous ici, on sert tout le monde, on ne demande rien" explique Marie-Corinne, car les quelques bénéficiaires qui vivent en appartement sont aussi "en état de précarité extrême".

Pour les situations d'urgence qui dépassent leurs compétences, les bénévoles font parfois appel aux services de secours. Ce soir, les pompiers ont été mobilisés pour venir en aide à un sans-abri qui a fait une crise d'épilepsie. Les sirènes bleues clignotent dans la nuit alors que le véhicule s'éloigne. La maraude, elle, continue. Peut-être le symbole d'une solidarité qui résiste à toutes les épreuves.